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MAGAZINE
TERROIR
Un délice immigré
C’est un long voyage dans l’espace et dans le temps
qui a fait du melon un fruit familier.
Alexandre Dumas avait proposé à la ville de Cavaillon
un accord peu commun : il enverrait à la bibliothèque
municipale tous ses ouvrages à mesure de leur parution, moyennant
une rente viagère de douze melons par an. C’est assez
dire la rareté de ce fruit à l’époque,
et déjà la réputation de ce terroir provençal.
Une réputation due à cinq siècles de savoir-faire
pratique : c’est lorsqu’au Moyen Age les papes quittèrent
durant deux tiers de siècle (1309-1370) Rome pour Avignon
qu’ils amenèrent avec eux ce fruit favori de leurs
tables vaticanes. Et notamment ceux des jardins de Cantalupi, d’où
est issue l’appellation « cantaloup ».
C’était alors un fruit exotique. Son origine est africaine,
il fut cultivé sur le continent noir dès la Préhistoire.
Sa généalogie est complexe : le melon est frère
de la pastèque, mais aussi du concombre et du cornichon.
Son expansion fut classique : l’Egypte des pharaons, les premiers
voyages au long cours, ceux des Phéniciens dans le monde
méditerranéen, l’Orient ou des navigateurs arabes
vers la Mésopotamie (l’Irak actuel), l’Inde...
Puis les Grecs et les Romains prirent le relais. Au Moyen Age, c’est
au XIIe siècle un agronome arabo-andalou, Ibn al’Awwan,
qui consacra le premier, dans son Traité de l’agriculture,
un chapitre à la culture du melon.
Dans les terroirs éloignés des rivages méditerranéens,
l’acclimatation fut plus lente. C’est, semble-t-il,
à la Renaissance que cette plantation nouvelle fut tentée
dans les potagers des châteaux royaux de la Loire.
Même Ronsard loua la saveur
du melon…
C’est Rabelais en personne, selon la chronique, qui en aurait
ramené d’une ambassade à Rome quelques plants.
Avec succès pour certaines variétés, qui devinrent
le Charentais et le Sucrin de Tours.
Dans leur chronique du potager consacrée au melon, les historiens
de l’horticulture, Thierry Delahaye et Pascal Vin, proposent
une petite anthologie des grands écrits sur le melon. La
Bible, d’abord : dans le livre des Nombres, les Hébreux
en errance dans le désert se souviennent des « poissons
que nous mangions en Egypte, des concombres, des melons, des poireaux,
des oignons ». Pline raconte que l’Empereur romain Tibère
les faisait cultiver dans des caisses à roulettes pour leur
faire suivre le cheminement du soleil. Une technique reprise pour
les jardins du palais de Versailles.
Ronsard célèbre le melon sous son nom tourangeau patoisant
de « pompon » : « C’est en été
ce que j’aime/Quand sur le bord d’un ruisseau/Je les
mange au bruit de l’eau ». Le poète baroque Saint-Amand
estimait, avec une overdose de goujaterie, que « les baisers
d’une maîtresse/Quand elle-même nous caresse/...
ne sont qu’amertume et que fange/Auprès de ce melon
divin ». Cette saveur devait rester pourtant bien en deçà
de ce qu’offrent les variétés actuelles, créées
pour la plupart au XIXe siècle.
Le texte le plus connu, rappellent les deux auteurs, reste celui
de Bernardin de Saint-Pierre, qui fut au XVIIIe siècle l’auteur
du classique Paul et Virginie, et que la Révolution française
nomma intendant du Jardin des Plantes de Paris. Ce bon disciple
de Jean-Jacques Rousseau prétendait que la nature crée
l’homme bon et que c’est la société qui
le corrompt. Le meilleur exemple de cette sollicitude de la nature
pour les humains, il l’empruntait au melon, « divisé
en tranches pour être mangé en famille ». Alors
que la citrouille, ajoutait-il, « étant plus grosse
peut être mangée avec les voisins ». Optimisme
sans aucun doute ingénu : une indigestion de melon tua deux
papes, Paul II en 1471 et Clément VII en 1534.
Georges chatain
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