LUCAS G - La goulotte universelle!
SOMMAIRE | N° 583 | Mai 2003 Site réalisé et hébergé par Web-agri
 
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MAGAZINE

TERROIR

Un délice immigré

C’est un long voyage dans l’espace et dans le temps qui a fait du melon un fruit familier.

Alexandre Dumas avait proposé à la ville de Cavaillon un accord peu commun : il enverrait à la bibliothèque municipale tous ses ouvrages à mesure de leur parution, moyennant une rente viagère de douze melons par an. C’est assez dire la rareté de ce fruit à l’époque, et déjà la réputation de ce terroir provençal. Une réputation due à cinq siècles de savoir-faire pratique : c’est lorsqu’au Moyen Age les papes quittèrent durant deux tiers de siècle (1309-1370) Rome pour Avignon qu’ils amenèrent avec eux ce fruit favori de leurs tables vaticanes. Et notamment ceux des jardins de Cantalupi, d’où est issue l’appellation « cantaloup ».
C’était alors un fruit exotique. Son origine est africaine, il fut cultivé sur le continent noir dès la Préhistoire. Sa généalogie est complexe : le melon est frère de la pastèque, mais aussi du concombre et du cornichon. Son expansion fut classique : l’Egypte des pharaons, les premiers voyages au long cours, ceux des Phéniciens dans le monde méditerranéen, l’Orient ou des navigateurs arabes vers la Mésopotamie (l’Irak actuel), l’Inde... Puis les Grecs et les Romains prirent le relais. Au Moyen Age, c’est au XIIe siècle un agronome arabo-andalou, Ibn al’Awwan, qui consacra le premier, dans son Traité de l’agriculture, un chapitre à la culture du melon.
Dans les terroirs éloignés des rivages méditerranéens, l’acclimatation fut plus lente. C’est, semble-t-il, à la Renaissance que cette plantation nouvelle fut tentée dans les potagers des châteaux royaux de la Loire.

Même Ronsard loua la saveur du melon…

C’est Rabelais en personne, selon la chronique, qui en aurait ramené d’une ambassade à Rome quelques plants. Avec succès pour certaines variétés, qui devinrent le Charentais et le Sucrin de Tours.
Dans leur chronique du potager consacrée au melon, les historiens de l’horticulture, Thierry Delahaye et Pascal Vin, proposent une petite anthologie des grands écrits sur le melon. La Bible, d’abord : dans le livre des Nombres, les Hébreux en errance dans le désert se souviennent des « poissons que nous mangions en Egypte, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons ». Pline raconte que l’Empereur romain Tibère les faisait cultiver dans des caisses à roulettes pour leur faire suivre le cheminement du soleil. Une technique reprise pour les jardins du palais de Versailles.
Ronsard célèbre le melon sous son nom tourangeau patoisant de « pompon » : « C’est en été ce que j’aime/Quand sur le bord d’un ruisseau/Je les mange au bruit de l’eau ». Le poète baroque Saint-Amand estimait, avec une overdose de goujaterie, que « les baisers d’une maîtresse/Quand elle-même nous caresse/... ne sont qu’amertume et que fange/Auprès de ce melon divin ». Cette saveur devait rester pourtant bien en deçà de ce qu’offrent les variétés actuelles, créées pour la plupart au XIXe siècle.
Le texte le plus connu, rappellent les deux auteurs, reste celui de Bernardin de Saint-Pierre, qui fut au XVIIIe siècle l’auteur du classique Paul et Virginie, et que la Révolution française nomma intendant du Jardin des Plantes de Paris. Ce bon disciple de Jean-Jacques Rousseau prétendait que la nature crée l’homme bon et que c’est la société qui le corrompt. Le meilleur exemple de cette sollicitude de la nature pour les humains, il l’empruntait au melon, « divisé en tranches pour être mangé en famille ». Alors que la citrouille, ajoutait-il, « étant plus grosse peut être mangée avec les voisins ». Optimisme sans aucun doute ingénu : une indigestion de melon tua deux papes, Paul II en 1471 et Clément VII en 1534.

Georges chatain