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SOMMAIRE | N° 581 | Mars 2003 Site réalisé et hébergé par Web-agri
 
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MAGAZINE

TERROIR

La petite mousse de printemps

Après le beaujolais nouveau, la bière de mars. Le calendrier aime rythmer l’année sociale de rituels de comptoir.

C’est sans doute la réussite médiatique du beaujolais nouveau, puis dans la foulée celle du Touraine primeur, qui a fait germer l’idée : celle d’un calendrier saisonnier de la bière, jalonné de dates précises, à l’arrivée desquelles la consommation au comptoir du bourg relève d’une convivialité quasi-rituelle. Nul ne saurait s’y soustraire, sous peine de se voir considéré comme un pisse-froid, voire comme un grossier personnage. Ainsi la bière de mars, désormais inscrite dans le cérémonial de l’année bistrotière.
Vieille ruse publicitaire, ricane-t-on ici et là. La bière, contrairement au vin, n’est pas un produit de nature, mais un produit industriel, qui n’a de comptes à rendre ni au terroir, ni aux saisons, ni au millésime. Cette bière de mars, ce n’est qu’un attrape-gogo pour pousser à la consommation d’un produit dont la saveur est chimiquement contrôlée et rigoureusement égale à elle-même au fil des saisons et des années.
Pas si simple. Il est certes vrai que la bière est aujourd’hui une affaire de production lourde : alors que dans les années 1920-40 il existait en France près de trois mille brasseries, il n’en restait plus un demi-siècle plus tard qu’une dizaine, liées aux multinationales de l’agro-alimentaire. Elles se partagent le marché national et européen, et produisent une bière rigoureusement identique dans leurs unités flamandes ou japonaises. Mais il se manifeste depuis quelques années le même phénomène qu’en agriculture pour les produits du terroir : un retour d’intérêt marqué pour les bières artisanales « de pays ». Toutes les régions ont aujourd’hui leurs bières locales ; ce qui est d’ailleurs un retour aux sources : avant les grandes concentrations industrielles du XXe siècle, la bière était partout (comme le cidre) une boisson populaire et quotidienne. Le vin, c’était déjà la fête.
Cette bière industrielle, elle, restait soumise au cycle des saisons et des travaux agricoles. La matière première, on le sait, c’est le malt, l’orge germée, qui fournit par fermentation le sucre et l’alcool. Les autres ingrédients, le classique houblon, la cerise ou la pêche dans les « gueuzes » flamandes, n’interviennent qu’ensuite pour aromatiser. La fermentation, provoquée par l’adjonction de levures, est gérée par la température. Elle est dite « basse » lorsqu’elle est menée entre 8 et 10 degrés centigrades, et produit alors les bières blondes légères classiques. Elle devient « haute » lorsque, entre 15 et 22 degrés, elle produit des bières plus lourdes, brunes, aromatisées, et « de garde ».
Ce processus, dans les sociétés traditionnelles, était tributaire du cycle des saisons. Le maltage de l’orge se faisait bien sûr après la moisson, en automne. Et la fermentation commençait ensuite, lorsqu’avant la maîtrise de la technologie du froid, il fallait l’arrivée de l’hiver pour mieux contrôler le déroulement du processus. La fermentation courte donnait la bière de Noël, la fermentation longue la bière de mars.
Le retour en force des brasseries artisanales, dont certaines poussent la rigueur jusqu’à refuser, par exemple, la pasteurisation, a remis en selle ce rôle du cycle des saisons. Et redonné son sens, donc, à la bière de mars.

Georges chatain