|
MAGAZINE
TERROIR
Ces lames qui enrichissent les
saveurs
Tout le monde connaît le laguiole et l’opinel, mais
il existe aussi le nontron, le montpellier, le rouennais, le corrèze.
Tous les écrivains, chantres de la nostalgie rurale, le
racontent, pour un petit garçon campagnard, le cadeau du
premier couteau de poche était le rite de l’entrée
dans le monde des hommes. Aujourd’hui encore, cet objet familier
est resté un compagnon indispensable de la vie à la
campagne. Et plus : il s’est urbanisé et féminisé,
nombre de femmes gardent, dans leur sac à main, le quasi
bijou qu’est le petit laguiole, sur lequel l’ivoire,
les bois précieux ou le métal ouvragé ont remplacé
l’antique corne des vaches d’Aubrac. Et le laguiole,
redessiné par exemple par le designer Philippe Starck, est
devenu un objet de luxe. Contrairement au savoyard opinel, qui,
avec son manche en bois et sa lame unique, bloquée en position
ouverte par une simple virolle, reste le couteau basique.
Le couteau de poche pliant est une invention romaine, elle s’est
développée au Moyen-Age, période où
les pélerinages et les foires annuelles mettaient en permanence
beaucoup de monde sur les chemins. Et c’est au XVIIe siècle,
avec l’invention du ressort, que s’est généralisé
le couteau multi-usage (lames diverses, tire-bouchon, poinçon,
parfois cuillère ou petit ciseau) dont les Suisses sont devenus
les grands spécialistes.
Manche de bois tourné ou
de corne
Si laguiole et opinel sont devenus, à force de notoriété,
des noms communs, ils ne sont pas les seuls couteaux de poche. Jadis,
chaque région avait le sien, et il arrive à cet objet
familier la même aventure qu’à beaucoup de productions
de territoire : après avoir été négligé,
et parfois abandonné au nom de la modernité unificatrice,
il renaît dans sa diversité ancienne. Il existe le
nontron, à manche de bois tourné, qui dans son Périgord
natal a toujours gardé ses fidèles, le couteau de
Corrèze, trapu, à manche de corne, un peu semblable
aux couteaux de chasse germaniques ou américains, réapparu
à Tulle depuis deux décennies.
Sont aussi de retour le montpellier, l’aurillac, le rouennais,
fabriqués par des artisans des contrées qui leur ont
donné leur nom, mais qu’a fait renaître Thiers,
dans le Puy-de-Dôme, capitale française de la coutellerie
depuis le Moyen-Age. Thiers fabrique toutes sortes de couteaux,
y compris catalans ou andalous, des couteaux publicitaires et souvenirs.
Il faut savoir aussi que les trois quarts des laguiole made in France
sont en fait fabriqués à Thiers. A Laguiole même,
la fabrication s’est interrompue au début du XXe siècle
pour cause d’exode rural. Lorsqu’elle a repris voici
trois décennies, la cité aveyronnaise s’est
préoccupée d’obtenir une protection géograhique,
à l’image de ce qui existe par exemple pour la porcelaine
de Limoges. Thiers a fort mal pris la perspective de se voir privée
du droit d’utiliser un nom dont elle avait assuré la
pérennité dans les moments difficiles.
En fin de compte la hache de guerre entre les deux villes a été
enterrée devant un danger commun : la majorité des
laguiole vendus en Europe et même en France sont en réalité
des contrefaçons venues du Pakistan, des Philippines ou de
Chine. Et à l’échelon de ce vaste monde, le
savoir-faire coutelier peut apparaître comme une excellence
commune à l’ensemble du Massif Central.
Georges chatain
|