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MAGAZINE
TERROIR
Un nègre au Panthéon
Alexandre Dumas n’a pas été seulement un
grand romancier populaire. Ce petit-fils d’esclave noire a
aussi été un connaisseur enthousiaste des terroirs
français.
Avec Alexandre Dumas, c’est plus qu’un écrivain
monumental qui est entré le 30 novembre au Panthéon,
là où comme chacun sait, la Patrie accueille les grands
hommes à qui elle estime devoir quelque reconnaissance. C’est
un hommage que les Français d’outremer plus ou moins
noirs de peau doivent ressentir plus ardemment comme une sorte de
réparation. L’auteur des Trois mousquetaires et du
Comte de Monte Christo était petit-fils d’une esclave
antillaise, Césette, qu’un officier français,
après l’avoir engrossée quatre fois, avait revendue
à un autre officier pour payer son billet de retour en métropole.
Et lorsque le jeune mulâtre débarqua en France, la
bonne société ne se priva pas de lui rappeler ses
basses origines. Jusqu’à le traiter parfois de «
nègre qui pue ». L’esclavage n’était
alors toujours pas aboli dans ces territoires lointains.
Ceci dit cette rubrique n’est pas dédiée à
l’histoire, mais au terroir, et c’est à ce titre
que le nouveau panthéonisé y a toute sa place. Car
Alexandre Dumas, peut-être en raison de ces origines misérables,
était atteint d’une voracité insatiable pour
les plaisirs de la vie. Et, entre autres, des voluptés de
gueule et des produits de terroir. Parmi les chefs-d’œuvre
littéraires qu’il a laissés, le plus méconnu
est sans doute le Grand dictionnaire de cuisine, un ouvrage de près
d’un millier de pages qui rassemble à la fois l’histoire,
les légendes, l’actualité du moment, la précision
et les tours de main des recettes paysannes.
L’inspiration littéraire
de l’oignon ou de l’ail
L’oignon, justement, parlons-en. C’est pour célébrer
la Bretagne, et plus particulièrement Roscoff, qu’Alexandre
Dumas déploie tout son talent littéraire : «
Plus que l’ancienne Egypte, cette pointe de l’Armorique
donne à croire que, lors de la guerre des dieux contre Jupiter
les vaincus, poursuivis jusqu’au bout du continent, se sont
changés en oignons ; dans aucune localité, ce bulbe
si vanté de l’Antiquité, que des poètes
ont chanté, et auxquels les Egyptiens ont rendu les honneurs
divins, ne se trouve réuni en pareilles quantités.
»
L’ail : « Athénée raconte que ceux qui
mangeaient de l’ail n’entraient point dans les temples
consacrés à Cybèle » ; Cybèle
étant la déesse romaine de la fécondité.
Il est aussi lyrique sur les recettes qu’il débusque
dans les provinces, de la croustade de Carcassonne, les champignons
à la bordelaise, la cochonaille de Troyes et de Lyon. En
vrai poète de la nourriture, c’est sur les préparations
les plus rustiques qu’Alexandre Dumas déploie toute
sa verve littéraire. Les soupes, par exemple, à propos
desquelles, sur une dizaine de pages, il construit toute une théorie
gastronomique. Il y distingue quatre catégories de mangeurs
: « les routiniers qui en mangent parce que leurs parents
en mangeaient », et qui manifestent une « soumission
implicite », les impatients qui « se jettent immédiatement
sur la première matière qui se présente »,
les « inattentifs qui, n’ayant pas reçu du ciel
le feu sacré, regardent les repas comme les heures d’un
travail obligé », et « sont à table comme
l’huître sur son banc », les « dévorants
» qui « se hâtent de jeter dans leur estomac une
première victime pour apaiser le feu gastrique qui les dévore
». Bref, ce chroniqueur de fresques historiques était
aussi un lyrique des saveurs de terroir. Une raison de plus pour
mériter le Panthéon…
Antoine Menoux
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