LUCAS G - La goulotte universelle!
SOMMAIRE | N° 577 | Novembre 2002 Site réalisé et hébergé par Web-agri
 
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MAGAZINE

TERROIR

Eloge de la châtaigne

L’antique arbre à pain des campagnes pauvres est devenu producteur d’un fruit rare et festif.

Comme un préambule à l’hiver, la châtaigne refait ces temps-ci son apparition sur les marchés et dans les étals. Entre dindes farcies et marrons glacés, elle est devenue la compagne rituelle, et quasi luxueuse, des fêtes de fin d’année. Une ascension sociale qui a fait un peu oublier ses origines : pendant des siècles, le châtaignier a été l’arbre à pain des régions pauvres, qu’il a maintes fois sauvées de la famine. Il n’a peu à peu perdu ce rôle de nourriture paysanne quotidienne que lorsque, voici deux siècles, la culture d’un étrange tubercule venu des Andes, la pomme de terre, a commencé à se répandre.
Le châtaignier, disent les botanistes, est originaire du Moyen-Orient. Il aurait été ramené en Europe par les légions romaines, pour devenir l’aliment quotidien des quartiers populaires latins. Et de là progressé, à mesure des conquêtes, vers la Gaule et l’Espagne. Du moins dans les régions de montagnes granitiques, car c’est un arbre qui a horreur du calcaire : les Cévennes, les Monts de l’Ardèche, le Limousin.
La préparation allait au plus simple : épluchage de l’enveloppe ligneuse, puis blanchiment dans l’eau bouillante, pour décoller la peau intérieure. Il fallait ensuite bien nettoyer chaque châtaigne des fragments de cette peau restés incrustés dans les replis du fruit. Travail long qui occupait les familles paysannes toutes entières au cours des longues veillées d’hiver sans télévision. Le fruit était ensuite mis à sécher, dans des petits bâtiments sur pilotis, les clédiers.
Après plusieurs hivers sévères qui avaient plongé le Massif central dans la famine, Turgot, intendant du Limousin à la fin du XVIIIe siècle, avait sollicité l’aide de l’agronome Antoine Parmentier, qui venait de populariser la consommation de la pomme de terre, pour tenter d’extraire de ce fruit séché une farine panifiable. Ce fut l’échec. Dans son « traité sur la châtaigne » (1780), Parmentier conclut que « les procédés du meunier et du boulanger » ne peuvent donner qu’un aliment « inférieur à celui qui résulte de la préparation à la limousine ». fruit bouilli, donc, mais aussi préparations plus élaborées, dont la plus familière est le boudin aux châtaignes.
Il avait tort ; les Corses savent depuis longtemps fabriquer la farine de châtaignes, à raison d’un kilo de farine pour deux kilos de fruits. La Castagniccia, au sud de Bastia, est une véritable forêt nourricière. La préparation de base reste l’antique pulenda, bouillie épaisse de farine de châtaigne, dont s’est inspirée la polenta italienne lorsque le maïs, au XVIIe siècle, est arrivé des Amériques. Mais il existe bien d’autres préparations. La tradition de la Castagniccia voulait qu’un homme qui mariait sa fille devait pour la noce servir 22 mets différents, des hors-d’œuvres aux desserts, tous à base de châtaigne ; et puis il y a la bière de châtaignes corse, la Piétra.
La châtaigneraie française a beaucoup souffert, dans les années 50, de deux maladies ravageuses, l’endothia et l’encre. Et comme l’épidémie a coïncidé avec une évolution défavorable des modes alimentaires, il n’y a pas eu vraiment de reconstitution du potentiel fruitier. Les conserveurs d’Ardèche et de Corrèze doivent importer d’Espagne, d’Italie ou de plus loin l’essentiel de leur matière première. Quelques jeunes agriculteurs se lancent dans l’aventure. Mais la châtaigne mériterait l’organisation d’une véritable filière.

Antoine Menoux