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SOMMAIRE | N° 576 | Octobre 2002 Site réalisé et hébergé par Web-agri
 
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MAGAZINE

TERROIR

Une auvergnate venue d'ailleurs

S'il est des sonorités enracinées dans le folklore et le terroir, ce sont bien celles de l'accordéon.
Et pourtant…

C’est un festival unique en son genre qui joue les prolongations de l'été chaque automne en Corrèze : les « Nuits de nacre » de Tulle. Festival international dédié, comme son nom ne l'indique que pour les initiés, à l'accordéon, et à ses claviers chatoyants. Hommage à la ville où se fabriquent les seuls accordéons made in France, les Maugein, pour ne pas les nommer. Hommage aussi à une musique identifiée d'origine typiquement massif-centralienne : le musette, dont quelques grandes figures – Jean Ségurel, Robert Monédière… – ont, mine de rien en toute modestie, vendu dans la durée autant de millions de disques que Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Françoise Hardy ou Sylvie Vartan. Bref, une expression du terroir qui a gagné peu à peu une manière d'universalité ; elle est devenue la musique des rues de Paris (le « piano du pauvre », cher à Léo Ferré), et, après quelques décennies de ringardisation, partenaire à part entière des groupes de musiques actuelles (Bernard Lubat, Richard Galliano…), voire de la « grande musique » (le concerto pour accordéon de Jean Wiener).
A y regarder de plus près, cette simple histoire se complique passablement. Elle s'inverse, même. Car ce n'est pas l'accordéon limousin et auvergnat qui a conquis Paris, c'est plutôt le contraire. Une histoire paradoxale, faite d'un cheminement zigzagant, et qui mérite d'être détaillée.
L'accordéon est né en Autriche, à la fin du XVIIIe siècle. Au départ, il n'avait rien de populaire, c'était même un instrument aristocratique : il permettait aux amateurs de la Cour impériale à Vienne de jouer aux symphonistes, un peu comme les synthétiseurs d'aujourd'hui, qui donnent sur un clavier l'impression de diriger tout un orchestre. De là, il gagna l'Italie du Nord, alors possession autrichienne, et s'y popularisa lentement. A l'époque, les Italiens étaient de grands émigrants : les Piémontais venaient surtout en France travailler dans les mines, les chantiers du chemin de fer en construction, et dans le bâtiment. Paris, au XIXe siècle, était un chantier permanent, avec une demande insatiable de main-d'œuvre. Il s'y créa un véritable quartier italien, autour de la gare de Lyon, qui était le terminus du voyage. Et cette population faisait volontiers la fête, après le travail, au son de l'accordéon.
Or ce ghetto italien en chevauchait un autre : le quartier limousin ; une autre émigration maçonnante, traditionnelle depuis le Moyen Age. Ceux-là arrivaient par la gare d'Austerlitz, voisine, et avaient depuis longtemps établi leurs quartiers autour de la Bastille. Eux dansaient la bourrée au son de la vielle et de la cornemuse, que l'on nommait aussi la musette. D'où l'origine des bals-musettes, qui firent la célébrité de la rue de Lappe, où se retrouvaient les scieurs de long corréziens, les tailleurs de pierre creusois, les paveurs haut-viennois et les bougnats auvergnats.
Entre Piémontais et Massif-centraliens, malgré quelques sujets de frictions et même parfois de castagne (la concurrence pour l'embauche sur les grands chantiers du baron Haussmann, notamment, qui tirait les salaires vers le bas), les contacts s'établirent peu à peu, notamment dans ces bals. Et c'est ainsi que les joueurs de musette adoptèrent ce nouvel instrument qui arrivait d'Italie. Ils le ramenèrent au pays, où il s'acclimata si bien qu'il est devenu l'instrument-roi du folklore régional, plus auvergnat et plus limousin que nature.

Antoine Menoux