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MAGAZINE
TERROIR
Une auvergnate venue d'ailleurs
S'il est des sonorités enracinées dans le folklore
et le terroir, ce sont bien celles de l'accordéon.
Et pourtant
Cest un festival unique en son genre qui joue les prolongations
de l'été chaque automne en Corrèze : les «
Nuits de nacre » de Tulle. Festival international dédié,
comme son nom ne l'indique que pour les initiés, à
l'accordéon, et à ses claviers chatoyants. Hommage
à la ville où se fabriquent les seuls accordéons
made in France, les Maugein, pour ne pas les nommer. Hommage aussi
à une musique identifiée d'origine typiquement massif-centralienne
: le musette, dont quelques grandes figures Jean Ségurel,
Robert Monédière
ont, mine de rien en
toute modestie, vendu dans la durée autant de millions de
disques que Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Françoise Hardy
ou Sylvie Vartan. Bref, une expression du terroir qui a gagné
peu à peu une manière d'universalité ; elle
est devenue la musique des rues de Paris (le « piano du pauvre
», cher à Léo Ferré), et, après
quelques décennies de ringardisation, partenaire à
part entière des groupes de musiques actuelles (Bernard Lubat,
Richard Galliano
), voire de la « grande musique »
(le concerto pour accordéon de Jean Wiener).
A y regarder de plus près, cette simple histoire se complique
passablement. Elle s'inverse, même. Car ce n'est pas l'accordéon
limousin et auvergnat qui a conquis Paris, c'est plutôt le
contraire. Une histoire paradoxale, faite d'un cheminement zigzagant,
et qui mérite d'être détaillée.
L'accordéon est né en Autriche, à la fin du
XVIIIe siècle. Au départ, il n'avait rien de populaire,
c'était même un instrument aristocratique : il permettait
aux amateurs de la Cour impériale à Vienne de jouer
aux symphonistes, un peu comme les synthétiseurs d'aujourd'hui,
qui donnent sur un clavier l'impression de diriger tout un orchestre.
De là, il gagna l'Italie du Nord, alors possession autrichienne,
et s'y popularisa lentement. A l'époque, les Italiens étaient
de grands émigrants : les Piémontais venaient surtout
en France travailler dans les mines, les chantiers du chemin de
fer en construction, et dans le bâtiment. Paris, au XIXe siècle,
était un chantier permanent, avec une demande insatiable
de main-d'uvre. Il s'y créa un véritable quartier
italien, autour de la gare de Lyon, qui était le terminus
du voyage. Et cette population faisait volontiers la fête,
après le travail, au son de l'accordéon.
Or ce ghetto italien en chevauchait un autre : le quartier limousin
; une autre émigration maçonnante, traditionnelle
depuis le Moyen Age. Ceux-là arrivaient par la gare d'Austerlitz,
voisine, et avaient depuis longtemps établi leurs quartiers
autour de la Bastille. Eux dansaient la bourrée au son de
la vielle et de la cornemuse, que l'on nommait aussi la musette.
D'où l'origine des bals-musettes, qui firent la célébrité
de la rue de Lappe, où se retrouvaient les scieurs de long
corréziens, les tailleurs de pierre creusois, les paveurs
haut-viennois et les bougnats auvergnats.
Entre Piémontais et Massif-centraliens, malgré quelques
sujets de frictions et même parfois de castagne (la concurrence
pour l'embauche sur les grands chantiers du baron Haussmann, notamment,
qui tirait les salaires vers le bas), les contacts s'établirent
peu à peu, notamment dans ces bals. Et c'est ainsi que les
joueurs de musette adoptèrent ce nouvel instrument qui arrivait
d'Italie. Ils le ramenèrent au pays, où il s'acclimata
si bien qu'il est devenu l'instrument-roi du folklore régional,
plus auvergnat et plus limousin que nature.
Antoine Menoux
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