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SOMMAIRE | N° 575 | Septembre 2002 Site réalisé et hébergé par Web-agri
 
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MAGAZINE

TERROIR

La rusticité des vins d’Aveyron

Comme les terroirs qui les produisent, ce sont de fortes personnalités.

A l’Ouest, il y a l’aristocratie des châteaux bordelais, au Sud la force de frappe de la viticulture languedocienne, à l’est le prestige des côtes-du-
rhône. Entre ces superpuissances, les vins du Rouergue, comme d’ailleurs tous leurs cousins du Sud-Ouest, ont du mal à se faire prendre au sérieux, et même à faire savoir qu’ils existent. Et pourtant, ils existent. Et manifestent même une personnalité à la fois vigoureuse et attachante.
Comme les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, les vins d’Aveyron sont en réalité quatre. Une AOC, marcillac, près de Rodez, et trois VDQS, estaing et entraygues-le-Fel, dans la vallée du Lot, les côtes-de-millau dans les gorges du Tarn. Rouges et rosés, pour l’essentiel, un peu de blancs pour les VDQS. Des vignobles de haute Antiquité, mais qui ont bien failli disparaître. De 20 000 hectares au xixe siècle, qui approvisionnaient les bougnats – vins, bois et charbons – de Paris, les surfaces plantées en vignes n’en couvraient plus que 4 000 au début de la décennie 80.
L’aventure du marcillac résume assez bien l’histoire du vignoble aveyronnais. Ce terroir était, traditionnellement, le fournisseur du bassin charbonnier voisin de Decazeville. Le vin donnait aux mineurs la force et le courage de manier le pic au fond des puits, et les aidait à digérer la poussière. La ration officielle, dit la chronique locale, était de cinq litres par homme et par jour. Quant aux qualités gustatives, elles n’étaient pas vraiment à l’ordre du jour.
Et lorsque les mines aveyronnaises commencèrent à fermer, dans les années 60, et que les mineurs durent prendre une retraite précoce ou s’expatrier, le vignoble faillit bien disparaître lui aussi. Seule solution, évaluèrent alors les vignerons, la qualité : faire de cette piquette locale un vin noble. Cela n’alla pas, à l’époque, sans quelques erreurs. L’Aveyron se mit aux cépages du Bordelais, le cabernet-sauvignon, le merlot. Pour se rendre compte bientôt qu’à vouloir imiter on resterait toujours derrière. Et que l’avenir était au contraire de cultiver la rustique et forte personnalité de ces vins paysans. On apprécie ou on n’apprécie pas, et tant pis pour les « becs fins » que raille Georges Brassens.
Cette personnalité, pour ces vins, tanniques, un peu frustes dans leur jeunesse, mais de bonne garde, elle est due à la dominance, dans les assemblages, du cépage local, le mansois. Un cépage qui est à vrai dire présent sous des noms divers dans tout le Sud-Ouest. C’est le fer servadou du gaillac, le pinenc du madiran et du tursan, le braucol des vins du Gers. La (petite) production de vins blancs a joué le même pari : au cépage universel qu’est le chenin blanc, elle a ajouté deux autochtones, le mauzac et le rousselou.
Et cette politique de l’originalité a payé. Les vins d’Estaing et d’Entraygues-le-Fel ont été classés VDQS (vins délimités de qualité supérieure) en 1965, les côtes-de-millau en 1995. Le marcillac, qui était déjà classé, a été promu AOC en 1990.
Il faut dire que la rusticité de ces vins est en harmonie avec la forte personnalité des saveurs locales. L’Aveyron, c’est le pays du roquefort, du laguiole, de l’aligot et des salaisons de montagne. Et puis il faut reconnaître au terroir d’Entraygues un autre mérite, celui de permettre au Cantal voisin de prétendre au rang de département viticole : son aire d’appellation y déborde sur deux communes cantaliennes limitrophes, Vieillevie et Cassaniouze.

Antoine Menoux