|
MAGAZINE
|
TERROIR
Le chèvre AOC le
ton
Sur 35 appellations dorigine contrôlée,
huit seulement sont attribuées à des fromages
de chèvre.
|
 |
Un gruyère « pareil à la roue tombée
de quelque char barbare », les « mines princières
» du roquefort, des port-salut « semblables à
des disques antiques », des brie « aux mélancolies
de lunes éteintes », les « ronflements sourds
du cantal, pareils à un chant large de basse », accompagnés
des « notes piquées du neufchatel ». Cest
un vrai poème quavait inspiré à Emile
Zola sa visite aux halles centrales lorsquil écrivait
(en 1873) Le ventre de Paris. Son lyrisme ne retombait que devant
les chèvres, « durs et grisâtres », semblables
aux cailloux que les troupeaux « font rouler aux coudes des
sentiers pierreux ».
Il est vrai que le chèvre na été longtemps
quun mets de pauvre : les paysans vendaient le lait, la crème
et les fromages de leurs vaches, et se contentaient des produits
des deux ou trois biquettes que la grandmère allait
faire paître sur le bas-côté des chemins. Plus
récemment, les guides gastronomiques observent que les restaurants
les plus classieux ignorent souvent le chèvre, ou ne le font
figurer que pour mémoire avec un unique produit standardisé.
Et limage du philosophe soixante-huitard reconverti dans le
fromage de chèvre a accrédité lidée
quil ne sagissait pas là dune production
vraiment sérieuse.
Il faut dire quil sagit bien là dune «
niche », comme disent aujourdhui les économistes.
Sur les 1,5 million de tonnes de fromages que produit la France
chaque
année (dont 250 000 tonnes seulement ont accès à
lAOC), les chèvres ne représentent que 37 000
tonnes, dont près de la moitié en production fermière.
La part des AOC y est proportionnellement importante : près
de 30 %.
Lextension du principe de lappellation dorigine
contrôlée à dautres productions que les
vins est chose récente : elle date de 1955. Auparavant, seul
le roquefort bénéficiait (depuis 1925) dune
protection particulière. Depuis, huit fromages de chèvre
ont eu accès à lAOC : le crottin de chavignol
(1973), dans les collines berrichonnes du pays fort et du sancerrois
; le selles-sur-cher (1975), plat et cendré, sur les coteaux
du Cher qui portent les premiers vignobles de Touraine ; la pyramide
de pouligny (1976), en Brenne (le « pays des mille étangs
», dans lIndre) ; le picodon (1983), plat et rond, dans
ses deux variantes de lArdèche et de la Drôme
; le sainte-maure (Touraine, 1990) en forme de bûche, avec
sa paille centrale ; le chabichou (1990), sur le plateau Poitou-charentais
; le minuscule bouton du rocamadour (1996) sur les causses lotois
(1996), la pyramide de valençay (Indre, 1999). La nature
faisant parfois bien les choses, ces huit élus sont dun
terroir vigneron, et en harmonie spontanée ; le crottin de
chavignol avec les sauvignon du Berry (sancerre, mennetou-salon,
reuilly, quincy), le rocamadour avec le cahors, les picodon avec
les syrah rouges et les viognier blancs de la vallée du Rhône.
Ces huit appellations ont eu pour leurs terroirs des effets bénéfiques
: elles ont redynamisé les petites structures, encouragé
linstallation, fixé au pays un surcroît de valeur
ajoutée. Elles ont donc fait école, et plusieurs autres
fromages tentent de rejoindre le club. Pour lun, le chevrotin
des aravis (Savoie, en forme de petit reblochon), cest pratiquement
fait, ne manque plus que la publication du décret dapplication.
Sont ensuite sur les rangs, le charolais et le mâconnais,
en forme de bouchon, parfois affinés dans la pulpe des vins
de Bourgogne après la vendange.
Antoine Menoux
|