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EN MOUVEMENT
Avant l'élargissement
Zones de turbulences en Bulgarie
Entre nostalgies communistes et espoirs européens, l'agriculture
bulgare peine à se frayer une voie dans une succession deffets
collatéraux.
ABrestovitza est un gros bourg proche de Plovdiv, la deuxième
ville de Bulgarie. C'est dans la vallée de la Maritza, au
pied des Monts Rhodopes, qui barrent au sud le chemin de la Grèce.
C'est la plaine de Thrace, que couvrent les principaux vignobles
du pays.
A Brestovitza, donc, Rositsa Kuichukova, 39 ans, est viticultrice.
Et, plus précisément, présidente-directrice-générale
de la société viticole Starho Co. Une cave particulière,
créée en 1936. L'exploitation a été
nationalisée en 1945 par le nouveau pouvoir communiste, et
privatisée en 1998, après l'écroulement de
ce même pouvoir. Sous le logo Villa viniféra, elle
produit et commercialise 500 tonnes (c'est ainsi que l'on compte
ici) de vin, soit quelque 600 000 bouteilles par an. Une production
qui s'est orientée vers la qualité et le prestige.
L'encépagement est français -cabernet-sauvignon et
merlot en rouge, aligoté et sauvignon en blanc- mais aussi
bulgare : en blancs le rikat, le dimyat, le misket, en rouges le
pamid, et surtout le mavrud, qui donnent des vins charpentés
et tanniques, de longue garde que les Bulgares considèrent
volontiers comme les chefs-duvre de leur savoir-faire.
La cave Villa vinifera, explique sa jeune présidente, ne
possède en propre que cinq hectares de vignes, achetés
en même temps que les chais et le matériel de vinification.
Le prix d'un hectare viticole dans cette plaine se situe aux alentours
de 15 000 levas (7 500 e, environ 50 000 F). Pour le reste, la production
se fait en collaboration avec quelques voisins nouvellement devenus
ou redevenus (pour cause de restitution des terres nationalisées)
propriétaires de deux ou trois hectares chacun, à
qui la cave assure l'appui technique et qui livrent leur vendange
en grappes. Soit au total une entreprise dune trentaine dhectares
de vignes.
Une belle exception
En pariant sur la qualité, Villa viniféra vend à
létranger 90 % de sa production, principalement vers
la Russie, mais un mouvement samorce aussi vers lUnion
européenne. Les vins sont vendus jeunes, au prix départ
de la cave de 2,50 dollars (environ 3 euros) la bouteille.
Rositsa, et son mari Boris, qui anime laval commercial de
la cave, ont fait leurs études à Moscou. Ils ont gardé
là-bas un réseau de connaissances qui les a aidés
à pénétrer le marché russe. Mais il
faut y ajouter une politique de communication particulièrement
affinée, qui mise à la fois sur limage dun
savoir-faire millénaire, et sur le démarchage informatique.
Reste la question de linvestissement de départ de cette
jeune entreprise. Y a-t-il eu, comme cela se dit parfois, une privatisation
préférentielle des moyens de production au profit
des héritiers des dignitaires de la nomenklatura communiste
? Y a-t-il eu intervention de financements qui, dans le chambardement
qui a suivi lécroulement de léconomie
étatisée, ne pouvaient être quempiriques
? Cest un point sur lequel Rositsa ne souhaite pas répondre.
En tout cas, la réussite de la cave Villa viniféra
ressemble plus, dans la réalité agricole bulgare daujourdhui,
à une belle exception quà un exemple de remise
en ordre bien huilée.
Car la réalité que découvre le visiteur ouest-européen,
cest plutôt le désastre dune agriculture
sinistrée. Contre-exemple, plus au nord, dans la région
de Veliko Turnovo, au pied cette fois de lautre chaîne
montagneuse bulgare, le Balkan. Ivan Koedjikov et son épouse
Yanka, la soixantaine bien sonnée tous les deux, sont éleveurs
laitiers ; ils ont un troupeau de 24 vaches, dune race pie
noire locale, qui fournissent quelque 3 000 litres de lait par an.
Un petit cheptel clairsemé dans les immenses étables
à labandon de la ferme collective de Liaskovetz, dont
le couple était naguère salarié.
Cette ferme collective, explique Ivan, cétait un ensemble
de 3 500 hectares, spécialisé dans le lait à
partir dun cheptel de 1 500 vaches Les bouleversements politiques
consécutifs à leffondrement du système
communiste entraînèrent son démembrement. Les
3 500 hectares furent redistribués aux anciens propriétaires,
davant la nationalisation des terres, ou à leurs descendants
et héritiers. La plupart de ces nouveaux attributaires vivaient
en ville, parfois à létranger, et navaient
plus aucun lien avec lagriculture. Dautres restèrent
introuvables, et, pour lessentiel, lunité agro-industrielle
de Liaskovetz cessa de produire. « Le parc de matériel
a disparu, raconte Ivan, les machines ont été volées
ou démontées, le troupeau dispersé. »
Quant au personnel de lentreprise, qui nétait
plus payé, il ne lui resta plus quà aller chercher
du travail ailleurs. Ce qui nétait pas facile : le
secteur industriel fut frappé par le même séisme
économique que lagriculture. Les zones dactivité
des villes avoisinantes ressemblent aujourdhui à des
friches industrielles, le taux de chômage dans la région
de Veliko Turnovo dépasse les 30 %.
A lépoque collectiviste, les paysans salariés
de ces unités agro-industrielles avaient droit de posséder
un lopin privé, dun hectare maximum, pour leur autoconsommation
familiale. Ivan Koedjikov, en 1988 avait ainsi acquis deux vaches.
Cest à partir de ce maigre capital de production, quil
décida de reprendre du service à son compte. Dailleurs,
précise-t-il, il navait pas vraiment le choix, la retraite
qui approchait était de 50 levas par mois, environ 25 euros.
Son exploitation lui assure un revenu de 2 500 levas (1 250 euros).
Aujourdhui, il a 24 laitières, installées dans
un long bâtiment de 40 places abandonné par la coopérative.
« Notre objectif cest de le remplir dici à
deux ans. Ce nest pas facile, sans argent pour investir et
sans terre pour produire la nourriture des vaches ; avec un hectare
et demi de terres, on est obligés de tout acheter, le foin,
la luzerne, le maïs et lorge. » Il a fallu aussi
se constituer un marché, puisquauparavant cétait
lEtat qui soccupait de tout. Cest un marché
de proximité.
Lobjectif dIvan est de parvenir à une exploitation
suffisamment fiable pour que son fils, 25 ans, puisse sinstaller.
Leurs trois autres enfants, deux filles un fils, sont en ville.
Funeste retour aux bases de
1945
Lexploitation Koedjikov semble plus représentative
que celle de Rositsa Kuichukova de létat global de
lagriculture bulgare après douze ans dune transition
chaotique vers léconomie libérale. Selon George
Bogoev, professeur déconomie à luniversité
dagriculture de Plovdiv, la production agricole du pays a
chuté en dix ans de 50 milliards de dollars (60 milliards
deuros) à moins de 15 milliards, et 40 % de la surface
agricole utile est actuellement en friches. Les périmètres
irrigués, qui couvraient plus de 20 % de la surface arable,
sont dans un abandon à peu près total.
La conviction semble aujourdhui unanimement partagée
: la redistribution des terres sur la base du cadastre davant
1945 a été une lourde erreur. A lépoque,
il y avait en Bulgarie près de 1,2 million dexploitations
familiales, et ce retour à la case départ a disloqué
une agriculture qui était la plus performante de toute lEurope
de lEst. Il aurait fallu conserver des structures foncières
plus conformes aux nécessités actuelles de la production
agricole, et plus comparables à celles de lEurope de
lOuest, que la Bulgarie se prépare à rejoindre,
en principe, dici 2007.
Vladimir Karamishev, responsable au ministère de lAgriculture
du programme Sapard, qui doit mettre la Bulgarie au diapason de
lUnion européenne précise que « sur les
trente chapitres qui structurent le programme Sapard, vingt sont
réglés, et que 70 % des lois sont aujourdhui
synchrones à celles des Quinze ». Une loi est en préparation
qui doit donner accès au marché foncier bulgare déventuels
acheteurs européens. Reste à « trouver les moyens
administratifs et économiques de remettre en route léconomie
nationale ». Pour lagriculture, ce ne sera pas simple
: la redistribution des terres a recréé, selon lui,
plus dun million et demi de petites structures, mais il ny
a que 325 000 exploitations qui produisent pour le marché.
Crise économique aidant, cest aujourdhui 25 %
de la population active qui travaille, souvent en double activité,
à la production agricole. Plus de cinq fois plus que la moyenne
européenne, donc, et il est certain, conclut Vladimir Karamishev,
que ladhésion à lEurope « aura un
prix social à payer »
Georges Châtain.
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