LUCAS G - La goulotte universelle!
SOMMAIRE | N° 574 | Juillet/Août 2002 Site réalisé et hébergé par Web-agri
 
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Sommaire

 

 

 

 


La société Starho Co,
une cave particulière présidée par Rositsa Kuichukova, reste une belle exception dans le paysage agricole bulgare.


Avec 4 vaches laitières sur un hectare et demi, Yanka et Ivan Koedjikov ont du mal à s'en sortir, mais leur exploitation est représentative de l'état global de l'agriculture bulgare.



EN MOUVEMENT

Avant l'élargissement

Zones de turbulences en Bulgarie

Entre nostalgies communistes et espoirs européens, l'agriculture bulgare peine à se frayer une voie dans une succession d’effets collatéraux.

ABrestovitza est un gros bourg proche de Plovdiv, la deuxième ville de Bulgarie. C'est dans la vallée de la Maritza, au pied des Monts Rhodopes, qui barrent au sud le chemin de la Grèce. C'est la plaine de Thrace, que couvrent les principaux vignobles du pays.
A Brestovitza, donc, Rositsa Kuichukova, 39 ans, est viticultrice. Et, plus précisément, présidente-directrice-générale de la société viticole Starho Co. Une cave particulière, créée en 1936. L'exploitation a été nationalisée en 1945 par le nouveau pouvoir communiste, et privatisée en 1998, après l'écroulement de ce même pouvoir. Sous le logo Villa viniféra, elle produit et commercialise 500 tonnes (c'est ainsi que l'on compte ici) de vin, soit quelque 600 000 bouteilles par an. Une production qui s'est orientée vers la qualité et le prestige. L'encépagement est français -cabernet-sauvignon et merlot en rouge, aligoté et sauvignon en blanc- mais aussi bulgare : en blancs le rikat, le dimyat, le misket, en rouges le pamid, et surtout le mavrud, qui donnent des vins charpentés et tanniques, de longue garde que les Bulgares considèrent volontiers comme les chefs-d’œuvre de leur savoir-faire.
La cave Villa vinifera, explique sa jeune présidente, ne possède en propre que cinq hectares de vignes, achetés en même temps que les chais et le matériel de vinification. Le prix d'un hectare viticole dans cette plaine se situe aux alentours de 15 000 levas (7 500 e, environ 50 000 F). Pour le reste, la production se fait en collaboration avec quelques voisins nouvellement devenus ou redevenus (pour cause de restitution des terres nationalisées) propriétaires de deux ou trois hectares chacun, à qui la cave assure l'appui technique et qui livrent leur vendange en grappes. Soit au total une entreprise d’une trentaine d’hectares de vignes.

Une belle exception

En pariant sur la qualité, Villa viniféra vend à l’étranger 90 % de sa production, principalement vers la Russie, mais un mouvement s’amorce aussi vers l’Union européenne. Les vins sont vendus jeunes, au prix départ de la cave de 2,50 dollars (environ 3 euros) la bouteille.
Rositsa, et son mari Boris, qui anime l’aval commercial de la cave, ont fait leurs études à Moscou. Ils ont gardé là-bas un réseau de connaissances qui les a aidés à pénétrer le marché russe. Mais il faut y ajouter une politique de communication particulièrement affinée, qui mise à la fois sur l’image d’un savoir-faire millénaire, et sur le démarchage informatique. Reste la question de l’investissement de départ de cette jeune entreprise. Y a-t-il eu, comme cela se dit parfois, une privatisation préférentielle des moyens de production au profit des héritiers des dignitaires de la nomenklatura communiste ? Y a-t-il eu intervention de financements qui, dans le chambardement qui a suivi l’écroulement de l’économie étatisée, ne pouvaient être qu’empiriques ? C’est un point sur lequel Rositsa ne souhaite pas répondre. En tout cas, la réussite de la cave Villa viniféra ressemble plus, dans la réalité agricole bulgare d’aujourd’hui, à une belle exception qu’à un exemple de remise en ordre bien huilée.
Car la réalité que découvre le visiteur ouest-européen, c’est plutôt le désastre d’une agriculture sinistrée. Contre-exemple, plus au nord, dans la région de Veliko Turnovo, au pied cette fois de l’autre chaîne montagneuse bulgare, le Balkan. Ivan Koedjikov et son épouse Yanka, la soixantaine bien sonnée tous les deux, sont éleveurs laitiers ; ils ont un troupeau de 24 vaches, d’une race pie noire locale, qui fournissent quelque 3 000 litres de lait par an. Un petit cheptel clairsemé dans les immenses étables à l’abandon de la ferme collective de Liaskovetz, dont le couple était naguère salarié.
Cette ferme collective, explique Ivan, c’était un ensemble de 3 500 hectares, spécialisé dans le lait à partir d’un cheptel de 1 500 vaches Les bouleversements politiques consécutifs à l’effondrement du système communiste entraînèrent son démembrement. Les 3 500 hectares furent redistribués aux anciens propriétaires, d’avant la nationalisation des terres, ou à leurs descendants et héritiers. La plupart de ces nouveaux attributaires vivaient en ville, parfois à l’étranger, et n’avaient plus aucun lien avec l’agriculture. D’autres restèrent introuvables, et, pour l’essentiel, l’unité agro-industrielle de Liaskovetz cessa de produire. « Le parc de matériel a disparu, raconte Ivan, les machines ont été volées ou démontées, le troupeau dispersé. » Quant au personnel de l’entreprise, qui n’était plus payé, il ne lui resta plus qu’à aller chercher du travail ailleurs. Ce qui n’était pas facile : le secteur industriel fut frappé par le même séisme économique que l’agriculture. Les zones d’activité des villes avoisinantes ressemblent aujourd’hui à des friches industrielles, le taux de chômage dans la région de Veliko Turnovo dépasse les 30 %.
A l’époque collectiviste, les paysans salariés de ces unités agro-industrielles avaient droit de posséder un lopin privé, d’un hectare maximum, pour leur autoconsommation familiale. Ivan Koedjikov, en 1988 avait ainsi acquis deux vaches. C’est à partir de ce maigre capital de production, qu’il décida de reprendre du service à son compte. D’ailleurs, précise-t-il, il n’avait pas vraiment le choix, la retraite qui approchait était de 50 levas par mois, environ 25 euros. Son exploitation lui assure un revenu de 2 500 levas (1 250 euros).
Aujourd’hui, il a 24 laitières, installées dans un long bâtiment de 40 places abandonné par la coopérative. « Notre objectif c’est de le remplir d’ici à deux ans. Ce n’est pas facile, sans argent pour investir et sans terre pour produire la nourriture des vaches ; avec un hectare et demi de terres, on est obligés de tout acheter, le foin, la luzerne, le maïs et l’orge. » Il a fallu aussi se constituer un marché, puisqu’auparavant c’était l’Etat qui s’occupait de tout. C’est un marché de proximité.
L’objectif d’Ivan est de parvenir à une exploitation suffisamment fiable pour que son fils, 25 ans, puisse s’installer. Leurs trois autres enfants, deux filles un fils, sont en ville.

Funeste retour aux bases de 1945

L’exploitation Koedjikov semble plus représentative que celle de Rositsa Kuichukova de l’état global de l’agriculture bulgare après douze ans d’une transition chaotique vers l’économie libérale. Selon George Bogoev, professeur d’économie à l’université d’agriculture de Plovdiv, la production agricole du pays a chuté en dix ans de 50 milliards de dollars (60 milliards d’euros) à moins de 15 milliards, et 40 % de la surface agricole utile est actuellement en friches. Les périmètres irrigués, qui couvraient plus de 20 % de la surface arable, sont dans un abandon à peu près total.
La conviction semble aujourd’hui unanimement partagée : la redistribution des terres sur la base du cadastre d’avant 1945 a été une lourde erreur. A l’époque, il y avait en Bulgarie près de 1,2 million d’exploitations familiales, et ce retour à la case départ a disloqué une agriculture qui était la plus performante de toute l’Europe de l’Est. Il aurait fallu conserver des structures foncières plus conformes aux nécessités actuelles de la production agricole, et plus comparables à celles de l’Europe de l’Ouest, que la Bulgarie se prépare à rejoindre, en principe, d’ici 2007.
Vladimir Karamishev, responsable au ministère de l’Agriculture du programme Sapard, qui doit mettre la Bulgarie au diapason de l’Union européenne précise que « sur les trente chapitres qui structurent le programme Sapard, vingt sont réglés, et que 70 % des lois sont aujourd’hui synchrones à celles des Quinze ». Une loi est en préparation qui doit donner accès au marché foncier bulgare d’éventuels acheteurs européens. Reste à « trouver les moyens administratifs et économiques de remettre en route l’économie nationale ». Pour l’agriculture, ce ne sera pas simple : la redistribution des terres a recréé, selon lui, plus d’un million et demi de petites structures, mais il n’y a que 325 000 exploitations qui produisent pour le marché. Crise économique aidant, c’est aujourd’hui 25 % de la population active qui travaille, souvent en double activité, à la production agricole. Plus de cinq fois plus que la moyenne européenne, donc, et il est certain, conclut Vladimir Karamishev, que l’adhésion à l’Europe « aura un prix social à payer »

Georges Châtain.