LUCAS G - La goulotte universelle!
SOMMAIRE | N° 574 | Juillet/Août 2002 Site réalisé et hébergé par Web-agri
 
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L'interview imaginaire

Michel-Edouard Leclerc, pédégé des centres du même nom

« C'est le pognon qui a le pouvoir,
pas le peuple »

JA a (presque) rencontré le grand distributeur
Michel-Edouard Leclerc.

JA : Michel-Eouard, il faut qu’on cause un peu, là, parce que ça va vraiment pas.
Michel-Edouard Leclerc : Ecoute, j’ai vraiment pas le temps, désolé, passe un coup de fil à ma secrétaire, elle va te donner un numéro d’attente et dès que j’ai cinq minutes tu me rappelles.

JA : Non non, ne me fais pas le coup de l’emploi du temps, c’est juste pour une ou deux questions.
M.-E. L. : Bon, c’est quoi ton problème ?

JA : Ta publicité sur les bas prix, en référence à la Loi Galand. T’as pas mal au ventre de sortir ça, quand même… en gros, tu expliques aux consommateurs que si tu casses nos prix et que tu nous empêches de vivre de notre métier, c’est pour leur bien…
M.-E. L. : Oh la la, comment il dramatise, lui… moi je suis un gardien du bien le plus précieux : le pouvoir d’achat. Ma croisade, c’est la possibilité pour les gens d’acheter ce qu’ils veulent le moins cher possible. C’est une cause juste. Je suis le pédégé le plus social du monde. Vive moi !

JA : Arrête ton cinéma, monsieur Leclerc. Pas à moi, hein…
M.-E. L. : Bon, d’accord, avec toi je vais être franc. La vérité c’est que j’en ai rien à foutre, du bien-être des gens. Je veux juste les attirer chez moi ! Reconnais que ma stratégie est d’enfer, quand même : je casse les prix. Les produits étant moins chers, sur un marché du travail tendu, les gens sont moins exigeants en salaires. Comme ils gagnent de moins en moins bien leur vie, ils exigent des prix bas. Et la boucle est bouclée ! C’est une spirale à la baisse, mon vieux, incroyable ! Tu peux pas t’imaginer ce que j’empoche, en attendant. Mieux que Rockefeller ! Et avec ça, je me paye le luxe d’une image de défenseur du portefeuille des pauvres, et j’ai l’oreille de Fabius, quand il est ministre de l’Economie ! J’en reviens pas moi-même.

JA : Tu crois quand même pas qu’on va se laisser faire…
M.-E. L. : Mais vous n’avez aucune chance, mon pauvre ! Qu’est-ce que vous voulez faire : encadrer mes marges ? Je laisserai mes collègues et néanmoins concurrents monter au créneau, pour hurler à l’hérésie : les jeunes veulent interdire le profit ! C’est le nouveau péril rouge ! [il s’esclaffe]

JA : Ta spirale à la baisse, c’est une machine à fabriquer de la précarité à tous les niveaux, sauf au tien. Tu crois que les politiques vont te laisser faire ça encore longtemps ?
M.-E. L. [se tape sur les cuisses] : Les politiques ! Tu crois qu’ils ont encore du pouvoir ? Qui crois-tu qui commande, à l’OMC, à l’OCDE, à Bruxelles ? Les multinationales, mon bonhomme ! Les patrons ! C’est le pognon qui a le pouvoir, pas le peuple…

JA : Tu bats tous les records, en matière de cynisme… Tu viens de reconnaître que tu étais d’accord avec le principe du prix minimum, pourvu que ce prix soit le même pour tout le monde…
M.-E. L. : Ben oui. Mon combat, c’est le pouvoir d’achat des gens. Et mon arme, c’est la concurrence… mais à la loyale. De toute façon en disant ça je ne risque rien : même si je voulais imposer un prix d’achat à mes magasins, je ne pourrais pas. Les directeurs des centres Leclerc font ce qu’ils veulent ! Qu’est-ce que je suis bon, quand même…

JA : Et ta petite phrase sur les « mafias locales », tu crois qu’on n’a pas compris que c’étaient nous qu’elle visait ? Tu n’as pas l’impression de mettre de l’huile sur le feu ?
M.-E. L. : Et alors ? Le climat d’insécurité, tout ça : c’est moi qui ai la veste du bon côté, en dénonçant vos chahuts. Tu vois, mon bonhomme, la différence entre nous, c’est que moi je profite du système, et que toi tu veux le changer. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Bon courage...