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MAGAZINE
TERROIR
La Saint-Jean dété
Le jour le plus long de l'année est depuis la nuit des
temps lune des dates les plus importantes des civilisations
agraires.
En installant voici vingt ans la fête de la musique sur le
premier jour de l'été, le ministre de la culture de
l'époque, Jack Lang, a redonné souffle et joie à
une date chrétienne qui occupait rituellement ce jour-là
: la Saint-Jean Il sagit, pour être précis (car
il y a plusieurs autres Jean dans le paradis chrétien), de
Jean Baptiste, le jeune ermite qui baptisa Jésus-Christ dans
les eaux du fleuve Jourdain.
La Saint-Jean dété, comme on la nommait jadis
dans les campagnes, était la date où les métayers
et les journaliers agricoles allaient se louer, sur les places de
villages. Elle a remplacé une célébration païenne
immémoriale, celle du solstice d'été, le jour
le plus long de l'année, où le soleil est à
son apogée, où la nature est dans la plénitude
de sa forme, où la saison des fleurs se métamorphose
en saison des fruits, où le long et obscur travail paysan
voit enfin mûrir les résultats de ses efforts. Depuis
linvention de lagriculture, voici quelque dix mille
ans, cétait une date impatiemment attendue. On sait
aujourdhui que les premiers monuments humains, les cromlechs
bretons et le temple mégalithique de Stonehenge, en Angleterre,
étaient édifiés en fonction de la position
du soleil ce jour-là. Un jour qui devait donner lieu à
des célébrations exultantes, dont les feux de la Saint-Jean,
toujours pratiqués dans de nombreuses provinces, seraient,
selon les ethnologues, lun des derniers rituels hérités
davant Jésus Christ.
Les herbes de la Saint-Jean
Et cest justement lhistoire de Jésus Christ
qui a incité lEglise catholique à consacrer
cette date antique à un nouveau saint. La papauté,
on le sait, avait eu une politique très habile pour faire
entrer mine de rien la religion nouvelle dans les pratiques millénaires
: elle plantait des croix sur les menhirs, et installait ses fêtes
sur les fêtes anciennes, pour sen approprier le sens
en quelque sorte de lintérieur. Sur le solstice dhiver,
elle installa Noël pour remplacer le début de lascension
du Dieu-soleil par la naissance du Christ. Sur léquinoxe
de printemps, lorsque le jour devient plus long que la nuit, et
que la vie triomphe de la mort, elle superposa Pâques, la
résurrection de Jésus. Et sur le solstice dété,
donc, elle imposa la fête de Jean, qui, en baptisant Jésus,
le fit entrer dans sa vie de Messie. Cette christianisation dune
fête païenne lui laissa, au moins dans les pratiques
populaires, toute une théorie de croyances. Parmi lesquelles
celle des herbes de la Saint-Jean, chantées, entre autres,
par Georges Brassens (une jolie fleur dans une peau de vache).
Ces herbes de la Saint-Jean dété sont sept ;
un chiffre sacré, comme en attestent les jours de la semaine,
les couleurs de larc-en-ciel, les merveilles du monde, les
piliers de la sagesse. Ce sont, par ordre alphabétique, larmoise,
la joubarbe, le lierre, la marguerite sauvage, le millefeuilles,
le millepertuis, la sauge. Elles ont toutes les vertus guérisseuses,
à condition quelles soient cueillies avec tout un rituel
venu du fond des âges. Ce doit être au lever du soleil,
à jeun, et même, dans certaines provinces, de la main
gauche en marchant à reculons.
Le rationalisme ambiant depuis deux siècles a fait justice
de ces pratiques ancestrales. Il nen a pas moins noté
que ces herbes avaient des vertus thérapeutiques diverses
et variées, et bien réelles. Et ainsi mis en évidence
le fait que les superstitions qui apparaissent aujourdhui
les plus étranges étaient une méthode primitive
pour tenter de comprendre et de maîtriser le vaste chaos du
monde.
Antoine Menoux
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