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SOMMAIRE | N° 573 | Juin 2002 Site réalisé et hébergé par Web-agri
 
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MAGAZINE

TERROIR

La Saint-Jean d’été

Le jour le plus long de l'année est depuis la nuit des temps l’une des dates les plus importantes des civilisations agraires.

En installant voici vingt ans la fête de la musique sur le premier jour de l'été, le ministre de la culture de l'époque, Jack Lang, a redonné souffle et joie à une date chrétienne qui occupait rituellement ce jour-là : la Saint-Jean Il s’agit, pour être précis (car il y a plusieurs autres Jean dans le paradis chrétien), de Jean Baptiste, le jeune ermite qui baptisa Jésus-Christ dans les eaux du fleuve Jourdain.
La Saint-Jean d’été, comme on la nommait jadis dans les campagnes, était la date où les métayers et les journaliers agricoles allaient se louer, sur les places de villages. Elle a remplacé une célébration païenne immémoriale, celle du solstice d'été, le jour le plus long de l'année, où le soleil est à son apogée, où la nature est dans la plénitude de sa forme, où la saison des fleurs se métamorphose en saison des fruits, où le long et obscur travail paysan voit enfin mûrir les résultats de ses efforts. Depuis l’invention de l’agriculture, voici quelque dix mille ans, c’était une date impatiemment attendue. On sait aujourd’hui que les premiers monuments humains, les cromlechs bretons et le temple mégalithique de Stonehenge, en Angleterre, étaient édifiés en fonction de la position du soleil ce jour-là. Un jour qui devait donner lieu à des célébrations exultantes, dont les feux de la Saint-Jean, toujours pratiqués dans de nombreuses provinces, seraient, selon les ethnologues, l’un des derniers rituels hérités d’avant Jésus Christ.

Les herbes de la Saint-Jean

Et c’est justement l’histoire de Jésus Christ qui a incité l’Eglise catholique à consacrer cette date antique à un nouveau saint. La papauté, on le sait, avait eu une politique très habile pour faire entrer mine de rien la religion nouvelle dans les pratiques millénaires : elle plantait des croix sur les menhirs, et installait ses fêtes sur les fêtes anciennes, pour s’en approprier le sens en quelque sorte de l’intérieur. Sur le solstice d’hiver, elle installa Noël pour remplacer le début de l’ascension du Dieu-soleil par la naissance du Christ. Sur l’équinoxe de printemps, lorsque le jour devient plus long que la nuit, et que la vie triomphe de la mort, elle superposa Pâques, la résurrection de Jésus. Et sur le solstice d’été, donc, elle imposa la fête de Jean, qui, en baptisant Jésus, le fit entrer dans sa vie de Messie. Cette christianisation d’une fête païenne lui laissa, au moins dans les pratiques populaires, toute une théorie de croyances. Parmi lesquelles celle des herbes de la Saint-Jean, chantées, entre autres, par Georges Brassens (une jolie fleur dans une peau de vache).
Ces herbes de la Saint-Jean d’été sont sept ; un chiffre sacré, comme en attestent les jours de la semaine, les couleurs de l’arc-en-ciel, les merveilles du monde, les piliers de la sagesse. Ce sont, par ordre alphabétique, l’armoise, la joubarbe, le lierre, la marguerite sauvage, le millefeuilles, le millepertuis, la sauge. Elles ont toutes les vertus guérisseuses, à condition qu’elles soient cueillies avec tout un rituel venu du fond des âges. Ce doit être au lever du soleil, à jeun, et même, dans certaines provinces, de la main gauche en marchant à reculons.
Le rationalisme ambiant depuis deux siècles a fait justice de ces pratiques ancestrales. Il n’en a pas moins noté que ces herbes avaient des vertus thérapeutiques diverses et variées, et bien réelles. Et ainsi mis en évidence le fait que les superstitions qui apparaissent aujourd’hui les plus étranges étaient une méthode primitive pour tenter de comprendre et de maîtriser le vaste chaos du monde.

Antoine Menoux