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SOMMAIRE | N° 572 | Mai 2002 Site réalisé et hébergé par Web-agri
 
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Sommaire


C'était le 4 décembre 2001 à Lorient. Les céréaliers manifestaient contre l'arrivée d'un cargo de blé ukrainien.


Christophe Labour, éleveur, secrétaire général des Jeunes agriculteurs de Loire-Atlantique
« Il faut taxer les produits saumurés »


Christophe De Rycke, vice-président des Jeunes agriculteurs
« Une politique inadmissible ! »



L’événement

Volailles, céréales

Frontières piétinées mode d’emploi !

Deux secteurs sont au bord de la crise, prêts à exploser en raison d’un marché saturé. La première cause est la porosité de nos frontières, qui autorise les infiltrations massives de volailles brésiliennes et thaïlandaises ainsi que de blé ukrainien.
Explications et perspectives.

Le discours des Jeunes agriculteurs, consistant avant tout à défendre le revenu du producteur en instaurant des marchés aux frontières protégées, trouve actuellement deux exemples terribles de son bien-fondé. Ce sont d’abord les volailles du Brésil ou de Thaïlande qui contournent la législation douanière pour inonder le marché européen. Et ensuite le blé des pays de la Mer Noire, principalement de l’Ukraine, qui, lui, profite d’une faille dans notre législation pour, tout aussi impunément, vendre ses stocks en lieu et place des nôtres. Pour cette raison essentielle, de frontières passoire, les producteurs, tant de volailles que de blé, se retrouvent au bord de la crise.
« Pour les volailles, estime Jérôme Bossard, administrateur des JA et éleveur en Vendée, la crise actuelle vient des importations massives qui viennent s’ajouter à un contexte de marché saturé. Nous avions augmenté nos productions à une époque où les consommateurs boudaient la viande bovine, et où nous pouvions nous positionner sur le marché italien en raison d’une peste, l’épizootie d’influenza, frappant les élevages transalpins. Or la viande bovine reprend naturellement, même si cela se fait doucement, sa place, et la peste italienne est maintenant jugulée. Pour ces raisons, prévisibles, les jeunes avaient demandé un moratoire de construction, consistant à arrêter la construction de nouveaux bâtiments d’élevage avicole. Or, si ceux-ci n’ont effectivement plus été élevés en Bretagne – Pays de Loire, où 450 000 m2 ont même été supprimés, 300 000 m2 nouveaux ont vu le jour dans le reste de la France. A cela vient s’ajouter désormais le problème des volailles importées… »

Lourdes pertes

Ainsi, poulets et dindes (principalement) du Brésil (surtout) et de Thaïlande ont trouvé la méthode pour que les importations européennes atteignent le chiffre record de 800 000 tonnes : un contournement technique, le saumurage, qui permet aux exportateurs de bénéficier d’un droit de douane faible alors que les produits sont congelés et n’ont donc pas besoin de sel pour être conservés. 1,2 % de sel, et le tour est joué : la taxe d’importation, de 50 % pour le poulet découpé congelé, passe miraculeusement à 15,5 %, avec un classement « produit saumuré ».
L’impact de ces importations massives au moment où le marché, pléthorique il y a peu, se rétrécit naturellement pour les raisons évoquées plus haut, a des conséquences manifestes sur le revenu agricole. Le prix du poulet a baissé de 8 à 10 centimes, celui de la dinde de 13 à 20 centimes. A cela il faut ajouter le rallongement sous bâtiments : les dindes restent en fermes 14 ou 15 semaines au lieu de 12, les dindons 17 ou 19 au lieu de 16. Jérôme Bossard estime qu’un éleveur moyen ayant 1 500 m2 de volailles perd au moins 6 100 euros (40 000 francs) dans l’année. « Je viens de vider mes deux poulaillers, commente, concret, Christophe Labour, éleveur et secrétaire général des Jeunes agriculteurs de Loire-Atlantique, et j’ai perdu plus de 2 300 euros (15 000 francs). À la fin de l’année, ça fera lourd… »

Les marchés céréaliers explosent

Cette crise de la volaille n’est donc pas la seule. Les céréales aussi sont touchées. A cela, deux raisons essentielles : la commission européenne rechigne à activer les outils d'aide à l’exportation d'une part et le blé européen et français perd des marchés, ceux de l’Espagne et de l’Italie notamment, au profit de l’Ukraine d'autre part. Les exportations françaises, de l’ordre de 10 millions de tonnes l’année dernière, seront de la moitié cette année, selon une estimation fournie par Hervé Le Stum, directeur de l’AGPB (association générale des producteurs de blé et autres céréales). L’Ukraine vient de bénéficier, en fin d’année dernière, de la suppression d’une taxe de 10 euros par tonne qui visait pourtant à rétablir l’équité par rapport aux autres pays exportant, de plus loin, vers l’Europe. Elle a, en prime, battu tous ses records de production ! « Tout l’ancien bloc soviétique a fait 40 % de plus que l’année dernière », observe encore Hervé Le Stum.

Aviculture : solde commercial de l'UE

  Exportations :
1.1 M tonnes -5%
 

Importations :
839 000 tonnes +39%

Blé : balance commerciale dans l'UE

  Exportations  

Importations

Alors le problème est posé : comment l’Europe peut-elle se protéger de ces invasions de céréales alors que certains de ses pays, et pas les moindres, profitent de la baisse des prix ? Dans un communiqué de presse publié le 22 mars 2002, les Jeunes agriculteurs demandent « aux plus hautes autorités de l’Etat d’intervenir de toute urgence au niveau européen pour activer la clause de sauvegarde spéciale prévue par l’accord sur l’agriculture de l’OMC ». De son côté, Hervé Le Stum constate que « les marchés explosent » et que « la situation n’est plus tenable ».
« L’Union européenne, espère-t-il, va être obligée de réagir. » De son côté, Christophe De Rycke, vice-président des Jeunes agriculteurs, prône « la révision de la clause des 155 % », ce qui signifie la « modification des modalités d'application de cette taxe de façon à ce que l’on puisse tenir compte des cours de la Mer Noire ».
Les situations des deux secteurs, volailles et céréales, sont extrêmement liées. D’autant que les élevages, avicoles ou porcins, sont les premiers clients internes des céréaliers français. Imaginons le scénario catastrophe : les éleveurs n’arrivent pas à relever la tête, ils tentent de réduire leurs charges à tous les niveaux… et se fournissent en céréales ukrainiennnes ! Là, c’est tout le jeu de domino qui s’abat, une crise qui en entraîne une autre, durablement, sans parler de toute solidarité agricole qui s’envole. L’urgence est donc à tous les niveaux.
Dans le langage syndical d’abord. Dans le communiqué de presse cité plus haut, Jean-Luc Duval, président des Jeunes agriculteurs, a pris directement la parole en ces termes : « À l’heure où les Etats-Unis n’hésitent pas à s’asseoir sur les principes qu’ils nous imposent depuis 15 ans dans les négociations commerciales internationales, il est du devoir de nos dirigeants politiques de tirer tous les enseignements des crises actuelles pour faire comprendre au commissaire Lamy que le choix délibéré de sacrifier l’agriculture européenne sur l’autel du libre-échangisme est une idée qui a vécu. »
Dans l’obligation, ensuite, de prendre (ou de contribuer à faire prendre) des mesures d’urgence, au premier rang desquelles des nouvelles mesures douanières.
Enfin, afin d’éviter qu’une situation déjà fort compliquée ne devienne franchement catastrophique, le dialogue doit subsister entre les filières. Leur intérêt commun n’est-il pas d’obtenir la préférence communautaire pour tous ?

Antoine Jeandey