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MAGAZINE
TERROIR
Un goût de fraise
Premières saveurs estivales, au parfum fruité.
Et au milieu de la salade de fruits, la fraise.
Il ny a pas plus métissé ni plus cosmopolite
que le monde des fruits. La pomme, disent les historiens de lalimentation
humaine, serait originaire du Caucase, la poire viendrait du Cachemire,
la cerise dAsie mineure, la pêche et labricot
de Chine, le raisin de Mésopotamie (lIrak et la Syrie
actuels) ; la prune aurait été ramenée de Palestine
par les chevaliers croisés du Moyen-âge, qui, repoussés
par les armées musulmanes de Saladin, seraient revenus en
rapportant avec eux des plants de cet arbre. Doù, paraît-il,
lorigine de lexpression populaire : agir « pour
des prunes », cest-à-dire pour peu de résultats.
Du moins, pour ce cas précis, dans limmédiat,
car à long terme les résultats ont été
là : ces orientales des vergers damascènes seraient
les ancêtres immigrées de la prune dente, dont
est issu le pruneau dAgen.
La noix, elle, vient de Perse, comme la châtaigne, mais aurait
été en fait importée en Gaule par les légions
de Jules César. Cest à se demander sur quel
don de la nature locale pouvaient compter nos lointains ancêtres
avant que soit inventée lagriculture (au Moyen-Orient,
encore, voici quelque dix mille ans). La mûre et la noisette,
sans doute, mais aussi un fruit sauvage devenu lun des plus
sophistiqués et les plus divers : la fraise.
Une plante méprisée
Au départ il y a eu, bien sûr, le fraisier des bois.
Une plante de peu, que méprisait la science agronomique à
ses débuts, sans doute parce quelle ne parvenait pas
à lui faire prendre du volume. Elle nétait plantée
ni dans les jardins suspendus de Babylone (lune des sept merveilles
du monde antique), ni dans les hortillonnages qui entouraient lAthènes
grecque et Rome la ville éternelle. Elle était laissée
aux esclaves, dont cétait sans doute lun des
rares et furtifs plaisirs en ce bas monde.
Pourtant, les riches et gourmands patriciens auraient bien dû
se douter de quelque chose : le nom de la fraise vient du verbe
latin fragrare, dont dérive aussi le mot « fragrance »,
qui désigne lefficacité pénétrante
dun parfum.
Toujours est-il que la fraise resta un fruit méprisé
durant des siècles. Jusquà ce quun souverain
sentiche de sa saveur profonde. Et pas nimporte quel
souverain : Louis XIV, le Roi-soleil, dont le moindre désir
devait sur simple claquement de doigts, mobiliser tout le royaume.
Et tous les spécialistes du moment, se mirent en quatre pour
satisfaire la royale gourmandise, et donner une réputation
aristocratique à ces petites baies paysannes. Cest
donc sous ce règne que naquit la fraise telle quon
la connaît aujourdhui, charnue et juteuse.
Un marin breton, du nom cela ne sinvente pas
de Frézier, avait ramené du Chili une variété
sauvage qui se croisa très vite avec la fraise des bois français,
lui donna du volume et en reçut la saveur
Un bienfait
du métissage, encore. Il en fit bénéficier
en priorité son terroir de naissance, Plougastel-Daoulas,
dont les fraises restent aujourdhui fort réputées.
Cent ans plus tard, au début du XIXe siècle, un curé
érudit, labbé Thivolet, crée la première
variété remontante, à laquelle, en bon prêtre,
il donne le nom de Saint joseph. Depuis, les variétés
se sont multipliées.
Trois régions françaises, le bassin de la Dordogne
(Périgord, Quercy, Corrèze), la basse vallée
du Rhône, et le Val-de-Loire produisent aujourdhui près
de 15 % de la production européenne. Avec, une variété
superbe : la garriguette.
Antoine Menoux
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