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MAGAZINE
TERROIR
Pâques en Europe
La célébration chrétienne de la résurrection
du Christ na jamais fait disparaître tout à fait
les racines païennes de la fête du printemps.
De lAlgarve portugaise au grand nord Scandinave et aux iles
grecques, Pâques est sans doute la plus européenne
des fêtes religieuses. Fête commune aux confessions
catholique, orthodoxe, protestante, pour lesquelles elle célèbre
un dogme fondateur commun : la résurrection de Jésus-Christ,
cest-à-dire la victoire de la vie sur la mort.
La fête des gâteaux
Mais il en est de Pâques comme de Noël : la fête
chrétienne sest installée dans les traditions
païennes, nées, au cours des millénaires, de
la connivence quotidienne, et souvent âpre, avec la nature.
Traditions daccueil du retour du printemps, en loccurrence,
la renaissance des arbres et des fleurs, léclosion
des bourgeons, la naissance de nouvelles générations
animales. Avec un rituel venu des origines mêmes de lhumanité,
et commun à toutes les religions de la planète : la
célébration du spirituel par les rites alimentaires.
Pâques, donc, cest la fête des gâteaux.
Mais pas nimporte quels gâteaux. Ceux-là, écrit
lethnologue de la pâtisserie Nicole Vielfaure, sont
« caractérisés, dans toute lEurope, par
une débauche de lait, de fromage blanc et dufs,
mariés en une infinité de combinaisons selon la richesse
dinvention propre à chaque pays ». Cest
quaprès les longues privations de lhiver, privations
naturelles de la nuit des temps, devenues ensuite privations ritualisées
du carême et du jeûne volontaire, il sagit de
célébrer dignement le retour de labondance.
Les gâteaux dhiver étaient faits de farine et
deau, avec un peu de sel et quelques aromates ; ceux de Pâques,
débordent de partout, y compris de fruits confits, de miel,
damandes, et, plus récemment, de sucre, de vanille,
de chocolat, de fleur doranger. Ce sont, parmi des dizaines
dautres, en Andalousie les tortas de Pascua ; en Allemagne
et en Sicile lagneau pascal, dont la forme animale rappelle
limportance du mouton dans la symbolique des religions bibliques
; en Pologne le baba (qui doit être béni par le prêtre
au soir du Samedi saint) ; en Russie la Paskha, en Suède
lOstkaka, en Crête le Koulourakia, en Hongrie le Kalàcs
Tous ces gâteaux, généralement préparés
les jours précédents (souvent le Vendredi saint, jour
de la mort de Jésus-Christ, le jour le plus funeste de lannée),
sont faits, dit encore Nicole Vielfaure, « pour resserrer
les liens avec la famille, les amis, la communauté villageoise.
Confectionnés presque religieusement, ils sont consommés
avec une sorte de respect, comme une nourriture sacrée capable
de communiquer à chacun un peu de la grâce de Pâques
».
Cette profusion déborde parfois, surtout dans les régions
pauvres, la simple pâtisserie pour devenir un plat complexe.
Ainsi le pâté de Pâques berrichon, fait dufs
durs sur lit de viande hachée (mélange de veau et
de porc) cuits dans une enveloppe de pâte brisée. Elle
porte parfois le souvenir évident des origines païennes,
lorsque la fête de la Résurrection était encore
celle de la fécondité, résumée par le
rite de luf de Pâques, présent lui aussi
dans lEurope entière. Et aussi par les pâtisseries
dEurope centrale en forme de vulve, ou, plus près,
en Limousin, la cornue, brioche en phallus que fabriquent encore
tous les boulangers de la province durant la Semaine sainte. Ceci
deux mille ans après que Saint-Martin de Brive, évangélisateur
de la Corrèze, eut tenté de faire proscrire cette
pâtisserie obscène. Mal lui en prit : il fut pour cela
martyrisé par la foule en fureur.
Antoine Menoux
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