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Terroir
Le Carnaval des animaux
Durant des siècles, les animaux de la ferme
ont été bien plus qu'une simple production.
Cest une réalité que remet d'actualité
chaque année le Salon international de lagriculture
: la fierté des éleveurs pour leurs animaux de concours.
Une fierté née en même temps que la connaissance
et la maîtrise des règles génétiques
qui font les vedettes internationales des grandes lignées
animales. Les belles bêtes sont maintenant preuve de lexcellence
professionnelle de leurs éleveurs.
Mais durant des siècles, les croyances de la société
traditionnelle ont tissé des relations beaucoup plus complexes
entre le monde paysan et les animaux de la ferme ; surtout lorsque
certains de ces animaux étaient, plus quune production
marchande, des auxiliaires du travail quotidien. Ils étaient
souvent des intermédiaires entre la triviale réalité
et les mystères de la nature, porteurs d'obscure croyances
païennes.
A tout seigneur tout honneur : le cheval ; lanimal noble par
excellence, et celui des propriétaires aisés ; les
métayers ne possédaient quun âne ou une
paire de vaches de trait. Au cheval, donc, sattachaient des
bribes de fantastique. Cest une créature de la nuit,
qui en connaît les secrets. Si un cheval sarrête
et hennit devant une autre maison que celle de son maître,
cest que la mort va bientôt y frapper. Il connaît
aussi les secrets du monde souterrain ; sil frappe du sabot
dune certaine façon tel point du sol, cest quil
coule dessous une source cachée. Lâne na
pas eu cette chance, bien quil lui soit attribué une
intelligence, et quil ait été plus familier
de la tradition chrétienne. Cest un âne qui a
réchauffé de son souffle lenfant Jésus
dans la crèche, un âne encore qui a permis à
la Sainte Famille de fuir le massacre des Saints Innocents par le
Roi Hérode, un âne enfin qui a assuré le jour
des Rameaux lentrée triomphale du Christ à Jérusalem.
Il est pourtant resté une bête de somme, méprisée,
souvent soupçonnée dinfluences maléfiques
et souvent maltraitée.
Les bovins, eux, sont moins chargés de légendes. Ce
sont des animaux sans mystère, les vaches, surtout, familières
et débonnaires. Les bufs ont quand même la capacité
de parler le langage des hommes la nuit de Noël ; mais seuls
les enfants nés dans lannée les entendent, et
ne peuvent donc pas répéter leurs secrets.
Ne pas naître noir
La chèvre est plus ambigüe. Son caractère
foncièrement anarchiste lui a valu une réputation
parfois sulfureuse. Dailleurs, avec ses cornes et ses sabots
fourchus, elle nest pas sans quelque ressemblance avec le
Diable. Les chèvres noires étaient réputées
sévader les nuits de pleine lune pour rejoindre les
sabbats de sorcières. Et Satan se déguisait souvent
en bouc pour venir incognito préparer ses mauvais coups.
Il y avait pourtant moyen den déceler la présence
: alors quun bouc ordinaire porte sur lui la puissante odeur
que lon sait, celui-là ne pouvait pas se débarrasser
de lodeur infernale du soufre.
Le coq, lui, était plutôt bénéfique.
Sil entrait dans la maison , il apportait avec lui le signe
dune bonne année et dun heureux événement.
Sil chantait au crépuscule, cest que la mort
rôdait aux environs, et quil valait mieux rester chez
soi cette nuit-là.
Dans cette société traditionnelle, mieux valait pour
un animal ne pas naître noir. On était soupçonné
dêtre un envoyé du Démon. Les chats étaient
particulièrement suspects. Au Moyen Age, on les brûlait
vifs sur un bûcher. Et les paysans russes, pour sattirer
la clémence du ciel et de bonnes récoltes, noyaient
un cheval noir dans le fleuve voisin. Le bien-être animal,
décidément, est une idée neuve.
Antoine Menoux
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