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SOMMAIRE | N° 570 | Mars 2002 Site réalisé et hébergé par Web-agri
 
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Terroir

Le Carnaval des animaux

Durant des siècles, les animaux de la ferme ont été bien plus qu'une simple production.

C’est une réalité que remet d'actualité chaque année le Salon international de l’agriculture : la fierté des éleveurs pour leurs animaux de concours. Une fierté née en même temps que la connaissance et la maîtrise des règles génétiques qui font les vedettes internationales des grandes lignées animales. Les belles bêtes sont maintenant preuve de l’excellence professionnelle de leurs éleveurs.
Mais durant des siècles, les croyances de la société traditionnelle ont tissé des relations beaucoup plus complexes entre le monde paysan et les animaux de la ferme ; surtout lorsque certains de ces animaux étaient, plus qu’une production marchande, des auxiliaires du travail quotidien. Ils étaient souvent des intermédiaires entre la triviale réalité et les mystères de la nature, porteurs d'obscure croyances païennes.
A tout seigneur tout honneur : le cheval ; l’animal noble par excellence, et celui des propriétaires aisés ; les métayers ne possédaient qu’un âne ou une paire de vaches de trait. Au cheval, donc, s’attachaient des bribes de fantastique. C’est une créature de la nuit, qui en connaît les secrets. Si un cheval s’arrête et hennit devant une autre maison que celle de son maître, c’est que la mort va bientôt y frapper. Il connaît aussi les secrets du monde souterrain ; s’il frappe du sabot d’une certaine façon tel point du sol, c’est qu’il coule dessous une source cachée. L’âne n’a pas eu cette chance, bien qu’il lui soit attribué une intelligence, et qu’il ait été plus familier de la tradition chrétienne. C’est un âne qui a réchauffé de son souffle l’enfant Jésus dans la crèche, un âne encore qui a permis à la Sainte Famille de fuir le massacre des Saints Innocents par le Roi Hérode, un âne enfin qui a assuré le jour des Rameaux l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem. Il est pourtant resté une bête de somme, méprisée, souvent soupçonnée d’influences maléfiques et souvent maltraitée.
Les bovins, eux, sont moins chargés de légendes. Ce sont des animaux sans mystère, les vaches, surtout, familières et débonnaires. Les bœufs ont quand même la capacité de parler le langage des hommes la nuit de Noël ; mais seuls les enfants nés dans l’année les entendent, et ne peuvent donc pas répéter leurs secrets.

Ne pas naître noir

La chèvre est plus ambigüe. Son caractère foncièrement anarchiste lui a valu une réputation parfois sulfureuse. D’ailleurs, avec ses cornes et ses sabots fourchus, elle n’est pas sans quelque ressemblance avec le Diable. Les chèvres noires étaient réputées s’évader les nuits de pleine lune pour rejoindre les sabbats de sorcières. Et Satan se déguisait souvent en bouc pour venir incognito préparer ses mauvais coups. Il y avait pourtant moyen d’en déceler la présence : alors qu’un bouc ordinaire porte sur lui la puissante odeur que l’on sait, celui-là ne pouvait pas se débarrasser de l’odeur infernale du soufre.
Le coq, lui, était plutôt bénéfique. S’il entrait dans la maison , il apportait avec lui le signe d’une bonne année et d’un heureux événement. S’il chantait au crépuscule, c’est que la mort rôdait aux environs, et qu’il valait mieux rester chez soi cette nuit-là.
Dans cette société traditionnelle, mieux valait pour un animal ne pas naître noir. On était soupçonné d’être un envoyé du Démon. Les chats étaient particulièrement suspects. Au Moyen Age, on les brûlait vifs sur un bûcher. Et les paysans russes, pour s’attirer la clémence du ciel et de bonnes récoltes, noyaient un cheval noir dans le fleuve voisin. Le bien-être animal, décidément, est une idée neuve.

Antoine Menoux