|
Magazine
Terroir
Les gâteaux de décembre
Dans lattente de Noël, toute lEurope se met
à la préparation de ses patisseries rituelles.
Les festins de Noël, contrairement à ce que prétendent
parfois des esprits grincheux, ce ne sont pas des trahisons commerciales
et consuméristes dun jour jadis voué au recueillement
mystique. Toutes les religions ont mis la nourriture au centre de
leurs rites, et cest dans les temps les plus pauvres que le
repas de fête débordant, excessif, et pour tout dire
gaspilleur, prenait toute sa valeur symbolique: un moment de pure
joie conviviale, de mise entre parenthèses des duretés
de la vie quotidienne, un acte de confiance aussi: en brûlant
dun coup ses réserves, on mettait, pour ainsi dire,
la providence au pied du mur.
Les gâteaux votifs
Surtout à Noël, qui est sans doute la fête chrétienne
la plus chargée dhérédités païennes.
La célébration de la naissance du Fils de Dieu a été
habilement installée par les premiers évangélisateurs
sur la date majeure des anciens cultes solaires, le solstice dhiver.
Cest le moment où la nuit cesse de sallonger,
où le jour reprend lavantage. Cest la victoire
de la vie.
«En ces jours glacés où la végétation
semblait morte et le soleil disparu, écrit Nicole Vielfaure,
historienne des coutumes culinaires européennes (Fêtes
et gâteaux de lEurope traditionnelle, éditions
Bonneton), les fêtes honoraient les dieux de labondance
et de la fertilité par des festins débordants de boissons
et de victuailles.»
Dans cette abondance, il y a, bien sûr, la bûche de
Noël; mais cette invention pâtissière récente
fait un peu oublier un rituel alimentaire plus ancien, et toujours
vivant: celui des gâteaux votifs. Toute lEurope sacrifie
peu ou prou à ce rituel, qui commence volontiers début
décembre. LEurope du Nord fête la Saint-Nicolas
le 6décembre; le saint, protecteur de lenfance, distribue
les spéculoos, petits gâteaux sablés à
la cannelle, en forme de personnages ou danimaux. Viennent
ensuite, à la Sainte-Lucie (dont le nom, du latin «lux»
signifie lumière) à la mi-décembre les «gâteaux
de lAvent» qui aidaient à passer la période
de jeûne préparatoire à Noël: l«adventkuchen»
germanique, les «lussekatter» scandinaves, les «occhi
di Santa Lucia» (yeux de Sainte-Lucie) siciliens.
Cest aussi lépoque où se préparent
les multiples gâteaux qui marqueront la nuit du 24 au 25décembre.
Le Christmas pudding britannique, dont la complexité rappelle
les temps où le soleil ne se couchait jamais sur lEmpire
de sa Gracieuse Majesté: la pâte traditionnelle parfumée
de raisins de Smyrne et de Corinthe, de cédrat de Malte,
décorces dorange de Chypre, de cannelle, de muscade
et de gingembre dAsie. En Hongrie, le Makos Guba est fait
dune simple pâte agrémentée de graines
de pavot. La Koutia russe est faite de semoule et de miel, parfumée
aux fruits secs. Ce qui la rapproche de la famille des pains dépices,
détaillés en triangles ou en petits sujets pour être
suspendus aux branches du sapin: les Läckerli suisses, les
Juhlan (en forme de coqs) autrichiens, les lebkuchenschnitten bavarois
Dautres sont plus singuliers: les rosquillas et les aceitadas
espagnols, à lhuile dolive; ou le gâteau
au poivre, né sur les rives de la Baltique à lépoque
où les voiliers hanséatiques approvisionnaient lEurope
du nord en épices. Nommé Pfefferkuchen en Allemagne,
peperkoek en Hollande, brunekager au Danemark; en Suède (qui
en est, semble-t-il, le berceau) cest le Grädpepparkakor,
ce qui signifie «cur au poivre», en raison de
sa forme.
Mais pour aussi variés quils soient, ces gâteaux
de Noël avaient une même caractéristique: la pâte
ordinaire y était enrichie dépices exotiques,
rares et chères. Façon de montrer quen dépit
de leur modestie, ils avaient bien pour fonction de magnifier la
fête.
Antoine Menoux
|