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MAGAZINE - TERROIR
Des vertes
et des pas mûres
Dans les Pays-de-la-Loire, la pomme ne
sert pas
seulement à faire le cidre. Elle entre aussi dans la
culture culinaire locale.
Entre Bretagne, Normandie et Anjou, la Mayenne est une de
ces contrées frontières qui ont quelque mal
à faire reconnaître leur personnalité
propre ; elle est entre bocages et plaines céréalières,
entre cidre et vin.
Quant aux saveurs traditionnelles, elles sont celles du Grand
Ouest, les produits de la mer en moins. Avec une présence
discrète, mais multiforme, celle de la pomme, le fruit
emblématique de toute cette région où
la boisson quotidienne est le cidre ; et son inséparable
compagnon, le calva.
En fait, cest à tort quon parle de calva
pour désigner leau-de-vie de pomme qui fait la
singularité dune quinzaine de départements
de lOuest, entre lestuaire de la Loire et celui
de la Somme. Elle na droit, cette eau-de-vie, à
lappellation calvados, que dans deux départements
normands - le Calvados, bien sûr, et la Manche -, et
dans les contrées limitrophes de la Mayenne, de lEure,
de la Sarthe, dEure-et-Loir, ainsi que dans lenclave
plus orientale du Pays de Bray. Dailleurs, les Bretons
ont leur propre appellation, non contrôlée mais
proverbiale et très revendiquée : le Lambig.
Et dans tout le Grand Ouest, il ne faut parler, réglementairement,
que d« eau-de-vie de cidre ». Avec une identification
particulière pour la Mayenne et la Sarthe : «
eau-de-vie de cidre du Maine ».
Ceci dit, la pomme avec la cinquantaine de variétés,
de la Saint-Aubin à lAntoinette, de la Bisquet
à la Bendor rouge, quelle décline dans
toute la région, nest pas seulement vouée
à la production de boissons alcoolisées. Elle
est omniprésente dans la cuisine régionale,
et lui donne cette tonalité sucré-salé
que la gastronomie française classique na redécouverte
que récemment, avec, dabord, la nouvelle cuisine,
et ensuite avec la généralisation en France
de la cuisine asiatique.
Avec les viandes, dabord : le sauté de poulet
aux reinettes, par exemple, qui doit - en dépit de
son nom, qui évoque une cuisson rapide - mijoter une
heure au four, jusquà ce que les fruits aient
absorbé tous les sucs de la viande et soient réduits
en compote. De même le porc, saccommode-t-il bien
dun accompagnement de pommes. Ou, en dessert, lomelette,
additionnée à mi-cuisson de fines tranches de
fruits sautées au beurre, saupoudrée de sucre,
et flambée à lalcool de cidre.
Car, comme en dautres lieux le vin, larmagnac,
le cognac, cest la cuisine au cidre et au calva (appelons
ainsi, pour simplifier le propos, lensemble des eaux-de-vie
de cidre) qui harmonise aux viandes les saveurs essentielles
de la pomme. Le gibier, le faisan, le lièvre, saccommodent
bien dun flambage rapide, suivi dun long mijoté
; la douceur du fruit fait un contrepoint subtil aux saveurs
fortes de la sauvagine.
Et puis il y a les desserts, ces plaisirs que soffrait
à peu de frais une cuisine paysanne qui tirait tous
ses talents de sa pauvreté même. Les tartes aux
pommes, dont la chronique locale affirme quil en existe
une recette par famille. Et puis cette recette régionale
faite dune pomme pelée, évidée
de ses pépins et de son cur fibreux, beurrée,
sucrée, puis enveloppée dune pâte
brisée hermétiquement refermée, dorée
à luf et cuite au four pendant une petite
heure. Cette pâtisserie change de nom entre
côte normande et basse vallée de la Loire, ici
bourdelot, là douillon, bourdaine en Mayenne. Mais
cest bien du même chef-duvre rustique
quil sagit.
Antoine Menoux
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