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Magazine - TERROIR
Le temps des cerises
La production de cerises régresse. Pourtant ce
fruit ancestral a de nombreuses vertus gastronomiques.
Il ny a guère de région en France qui
nait un ou plusieurs restaurants à son nom. Car
Lucius Lucullus, consul romain, est resté célèbre
pour sa gourmandise et pour lexcellence de sa table
bien plus que pour ses victoires militaires. Cest pourtant
lui qui conquit et annexa à lEmpire, en lan
73 avant Jésus Christ, lAsie Mineure, cest-à-dire
la Turquie actuelle. Il en ramena, outre la gloire, un arbre
exotique qui allait trouver en Europe occidentale un terroir
de prédilection, le cerisier.
La plante, dit la légende, doit son nom à la
ville antique de Cérasonte, qui était, pas loin
des rives de la Mer Noire, un oasis noyé dans les cerisiers.
Les linguistes pensent que cest plutôt le lieu
qui a pris le nom de larbre, lui-même issu du
vieux vocable indo-européen, karaza, qui désignait
une saveur forte. Toujours est-il que ce nouveau fruit sacclimata
très bien sur les terroirs romains, et, de là,
gagna la Gaule, elle aussi tout nouvellement conquise.
Ce cerisier asiatique, Prunus cérasus pour les botanistes
(car il est de la même famille que le prunier), rencontra
là un arbre indigène, Prunus avium en
français : cerisier des oiseaux , qui croît
à létat sauvage, sous le nom commun de
merisier, plus recherché pour la qualité de
son bois que pour la saveur aigrelette de ses fruits minuscules.
Le travail des insectes butineurs fit le reste. Le cerisier
a une capacité spontanée de pollinisation croisée,
et lhybridation naturelle créa vite de nouveaux
fruits. Il existe aujourdhui plus de 600 variétés,
toutes issues des deux souches originelles. Elles se regroupent
en trois familles, les guignes (petites, noires, sucrées),
les bigarreaux
(la quasi-exclusivité du marché), et les griottes
(acides et pleines dun jus corsé). Le verger
productif, Alsace, vallées du Rhône et de la
Garonne, est en régression près de 20
000 hectares et 115 000 tonnes dans les années quatre-vingt,
14 000 hectares et 70 000 tonnes aujourdhui mais
larbre reste un peu partout familier de chaque exploitation,
et même de beaucoup de résidences rurales, principales
et secondaires.
Chaque variété a ses talents, et
plusieurs régions ont leurs propres usages de ce fruit
fragile et éphémère. En Alsace, comme
en Allemagne et en Tchéquie, cest la griotte
qui est la meilleure pour le kirsch, la conservation dans
leau-de-vie, et les confitures. Elle y est aussi cuisinée.
Dans la soupe aux cerises, par exemple : les fruits dénoyautés
sont versés sur un roux blanc allongé dun
vin rouge léger, salé, poivré, éventuellement
parfumé de quelques grains de genièvre. A servir
avec des croûtons frits. Lacidité des griottes
relève aussi les cailles, le gibier, parfois un poisson
deau douce, comme le sandre ou la perche.
Le classique français reste le clafoutis limousin,
aux guignes noires, une pâte à crêpe versée
sur les cerises équeutées, mais contrairement
à une hérésie contemporaine - non dénoyautées,
car elles doivent cuire intactes à létouffée
dans la pâte, et le noyau contribue au parfum final.
Ces guignes peuvent être aussi confites au vinaigre,
et servir de condiments.
Enfin la médecine des simples reconnaît quelques
vertus aux cerises. Le fruit est très peu calorique,
riche en vitamines, et son sucre la lévulose
- nest pas contre indiqué aux diabétiques.
Il est recommandé aux obèses et aux arthritiques,
et lefficacité diurétique de la tisane
de queues de cerises est connue.
Antoine Menoux
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