N° 563 | Juillet/août 2001

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Actualité - France

L’interview imaginaire
« Plus on est patron,
moins on aime prendre des risques »
Pascal Lamy est commissaire européen chargé du
commerce. JA l’a (presque) rencontré…


JA : Salut Pascal. Comment vont les affaires en ce moment ?
Pascal Lamy : Ma foi, comme d’hab’ça roule.
JA : C’est-à-dire ?
Pascal Lamy : Ben tout quoi ! le monde tiens !
le commerce, le libéralisme, la compétitivité, les gains de productivité, tout ça. Tout roule, tout le monde est content !
JA : Pas les Jeunes Agriculteurs, en tout cas…
Pascal Lamy : Les quoi ? les Jeunes Agriculteurs ? Il y en a encore ? Ah oui, Fischler s’en occupe… Il met du temps d’ailleurs… Enfin, bon. Qu’est ce qu’ils veulent les jeunes ?
JA : C’est-à-dire que, précisément, ils s’occupent de mondialisation, là, en ce moment. Pour une organisation plus cohérente, plus réfléchie, qui permette à tous les paysans de vivre de leurs produits.
Pascal Lamy : Ah, la jeunesse, c’est fait pour s’occuper des causes perdues, tu sais. A cet âge-là, on a l’énergie du désespoir ! Moi aussi j’ai été jeune, pas longtemps d’ailleurs. Humaniste aussi, encore moins longtemps !
JA : Tu sais, ils font plutôt mouche avec leurs idées. Personne ne conteste leur constat, tout le monde reconnaît le mérite de leur ouverture, et une grande majorité semble
assez d’accord sur le fond…
Pascal Lamy : Si c’étaient les majorités qui décidaient, ça se saurait mon petit bonhomme. Je suis suffisamment bien placé à la Commission pour te le dire ! Bon, leur truc, c’est amusant, ça nous change un peu. En attendant, je m’occupe des choses sérieuses : déréguler, ouvrir les marchés… La grande braderie du millénaire va bientôt commencer…
JA : Mais dis-moi, Pascal, il y a un truc que je ne comprends pas… tu travailles pour servir qui ? La société civile ou les multinationales ?
Pascal Lamy : Mais dis donc, j’ai l’économie de quinze Etats sur les épaules moi, gamin ! je travaille pour les grands patrons. Et les grands patrons, contrairement à ce qu’on raconte dans les écoles, ça a horreur du risque. Plus on est patron, moins on aime prendre des risques. On préfère gérer… la gestion, ça c’est bien, ça, la gestion… mais l’initiative… oh là ! c’est bon pour ceux qui n’ont rien à perdre, ça, l’initiative ! une fois que tu auras compris ça, tu arrêteras de poser des questions idiotes.
JA : D’accord, mais en attendant, vivre de prix rémunérateurs, comment peux-tu être contre ?
Pascal Lamy : Mais je ne suis ni pour, ni contre ! c’est ça que tu comprends pas. C’est pas faisable ! point, à la ligne.
JA : Mais reconnais-tu que c’est souhaitable ?
Pascal Lamy : Puisque je te dis que c’est pas faisable ! On s’en fout, si c’est souhaitable ou pas, tellement c’est pas faisable.
JA : Allez, Pascal, tu peux me le dire… au fond, tu ne trouves pas ça souhaitable ?
Pascal Lamy : Mais si, bien sûr que c’est souhaitable… personne ne peut être contre… c’est humaniste, logique, cohérent… c’est pour ça qu’il faut bien insister sur le fait que c’est pas faisable : sinon, on va être obligé de se demander comment le faire. Et ça, c’est sûr que ce sera terriblement fatigant. Et puis ce sera risqué, surtout. Parce qu’un truc pareil, ça n’a jamais été essayé. Tu te rends compte ? à l’échelle mondiale ! Tiens, rien que d’y penser, ça me donne mal à la tête…
JA : Bref, tu baisses les bras…
Pascal Lamy : Dis donc, mon petit, n’oublie pas que tu me dois respect et considération ! quand tu seras plus vieux, ta morale et tes illusions, tu les mettras au même endroit que moi ! et tu les troqueras contre une dose de cynisme et une autre de pragmatisme ! Tu verras, ça aide. Retiens bien ce que je vais te dire : tu as économiquement tort, parce que tu as syndicalement raison. On en reparlera plus tard. A bon entendeur, salut.