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Magazine - Terroir
Epices du Nord
La gloire des aromates lointains a fait un peu oublier
la richesse des saveurs sauvages de lOccident.
Girofle de Zanzibar, gingembre de Malaisie, curcuma de Java,
muscade
de Sumatra, cardamome du Mékong, poivre de Malabar,
piment-oiseau des Caraïbes, cannelle de Ceylan, coriandre
de Mésopotamie, curry de Madras, le nom chantant des
épices est une sonore invitation au voyage dans le
temps et dans l'espace.
L'histoire de l'Europe s'est construite pour une grande part
sur le commerce au long cours de ces denrées lointaines
et précieuses. C'est leur négoce qui a payé
la magnificence de Venise, c'est pour elles que Vasco de Gama
a contourné l'Afrique, que Christophe Colomb est parti
à la découverte de l'Amérique, que les
puissances coloniales se sont étripées pour
la conquête de contrées lointaines.
La saveur des épices était indispensable aux
fastes princiers, aux cuisines bourgeoises, et aux plus-values
des armateurs et des banquiers.
Pour le peuple, ces merveilles exotiques étaient évidemment
hors
de prix. Les campagnes ne les connaissaient, au mieux, que
par ouï-dire. Mais elles avaient elles aussi leurs épices.
Pas si lointaines, mais riches aussi de saveurs. Et pratiquement
sous la main, il suffit d'aller les cueillir dans la nature.
Passons vite sur les herbes classiques, le thym, le laurier,
le romarin, la sauge, la sarriette, pour aborder des goûts
plus rares et plus corsés, qui méritent vraiment
le nom d'épices. La moutarde, d'abord, une plante qui
ressemble à s'y méprendre au colza, et qui est
une compagne millénaire de la cuisine occidentale.
Il en est question chez les Grecs anciens (le philosophe Théophraste,
disciple d'Aristote, et premier botaniste), et dans les Evangiles
(sous le nom de Sénevé).
Le genièvre, ensuite, épice nordique s'il en
est, buisson épineux, dit la légende du Saint-Graal,
des larmes de la fée Guenièvre, et qui, plus
prosaïquement, aromatise les choucroutes germaniques,
les alcools de grain anglais (le gin) et flamands (le genièvre),
le lapin belge à la bière. Le cumin, graine
d'une ombellifère sauvage, que sa saveur puissante
a fait tomber un peu en disgrâce dans les cuisines contemporaines,
mais qui continue à faire merveille en Alsace avec
les robustes fromages de munster, aux Pays-Bas dans des fromages
à pâte cuite, et en Afrique du Nord dans la loubia,
une roborative soupe aux fèves et à la tomate.
L'origan est un aromate d'autant plus injustement méconnu
qu'il est partout l'été dans la nature, sous
le nom de marjolaine. C'est le condiment indispensable de
la pizza, la vraie, la margarita, ainsi nommée en l'honneur
de la reine Marguerite de Savoie, et qui porte les trois couleurs
et elles seules du drapeau italien, le rouge
de la tomate, le blanc de la mozzarella (fromage de bufflonne
de la campagne napolitaine) et le vert de l'origan. Le fenouil
et l'aneth sont aussi deux épices ancestrales indigènes
des régions tempérées d'Europe. Ils parfument
les cornichons façon Europe centrale, à la saumure
et à la saveur aigre-douce. Ils aromatisent aussi le
pastis.
Et puis il faut citer l'ache, une ombellifère, encore
appelée livèche, qui est l'ancêtre sauvage
du céleri. En Europe du Nord, et surtout en Angleterre,
la racine de l'ache, séchée et râpée
en poudre, remplaçait le poivre dans les cuisines populaires.
Cette connaissance oubliée des épices bien d'ici,
quelques cuisiniers aventureux l'ont depuis quelques années
redécouvertes. Michel Bras, par exemple, devenu à
Laguiole (oui, la patrie des couteaux !) la
coqueluche des grands guides gastronomiques français
et européens, pour sa science des herbes sauvages et
des aromates locaux. Preuve qu'on peut parfois, quoi qu'en
dise le proverbe, être prophète en son pays.
Antoine Menoux
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