N° 561 | Mai 2001

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Actualité - France

L’entretien imaginaire
José B: «Le principal, c’est que l’on me voit!»
Au lendemain de la journée mondiale contre les OGM, « Jeunes Agriculteurs » a (presque) surpris cette conversation entre
José B., éleveur dans l’Aveyron, et Emile, un de ses voisins…

Emile : Tiens, v’la l’gars José. Comment qu’ça va mon gars ? C’était t’y bien cette manifestation contre les OGM ?
José : Super ! C’était super ! Beaucoup de journalistes, des caméras de télévision partout. Rends-toi compte, j’ai réussi à faire 37 minutes et 12 secondes à la télévision, 14 minutes 16 à la radio et, tiens toi bien, 27 reportages dans la presse. Un vrai tabac !
Emile : Ah bon ? Tu sais, dans le poste, on n’a pas vu grand monde. Des militants, y en avait pas beaucoup en tout cas.
José : Ah, les militants ! Mais c’est pas grave ça, les militants. Dans une manif, l’essentiel c’est pas les militants, c’est les journalistes !
Emile : Ben quand même, y faut bien qu’t’aies du monde à tes défilés.
José : Mais non, on s’en fiche du monde. Il en faut un peu, bien sûr, pour les photos. Mais le plus important, le principal, c’est que l’on me voit moi. Que je sois bien visible. Bien sur le devant de la scène, avec ma pipe et ma mèche rebelle.
Emile : Ca m’en bouche un coin ce que tu me dis là. Moi j’croyais qu’l’important, c’était l’message.
José : Tu parles, Charles. On voit bien que tu ne t’y connais pas en communication. Le message, tout le monde s’en fout. Je le sais bien moi, depuis le temps que je ressasse les mêmes salades à la télévision. L’important, c’est l’enrobage, le papier d’emballage. Les gens, faut pas leur raconter des choses trop compliquées, sinon ils n’y comprennent rien et ils décrochent. Il leur faut une belle petite histoire avec des personnages bien caricaturaux : des méchants agriculteurs productivistes, des gentils consommateurs, éventuellement quelques déguisements pour faire un peu carnaval et le tour est joué.
Emile : Quand même, mon gars José, si t’as pas d’idées, ton mouvement, y risque de s’essouffler au bout d’un moment.
José : Cause toujours. Je te dis qu’on n’a pas besoin d’idées mais seulement de papier d’emballage. Et ça, des papiers d’emballage, je t’en trouve tous les jours. Il suffit d’ouvrir le journal, ou mieux, la télévision. Mon créneau, c’est de surfer sur l’actualité. C’est une valeur sûre l’actualité. Ca ne se démode pas.
Emile : A moi, tu veux bien me l’dire ce que ça s’ra, ton prochain sujet de révolte ?
José : Mon prochain thème de campagne, ce sera d’être contre.
Emile : Ah bon. C’est bien ça… Mais contre quoi ?
José : J’en sais rien moi. Je t’en pose des questions ? Contre les licenciements, contre le temps qu’il fait, contre la dimension des roues de bicyclettes, contre le débit de la Loire… L’essentiel, c’est d’être contre. C’est tout. En tout cas c’est vendeur. Les gens aiment bien que l’on soit contre. Ca leur paraît tout de suite sympathique. Et puis, je vais te faire une confidence, non seulement il faut être contre, mais en plus il faut désigner un responsable. C’est ça ma recette : dénoncer un problème et accuser un responsable. Peu importe lequel. Avec ça, je ne peux pas perdre.
Emile : Ben dis donc, mon gars José, t’en as appris des choses en montant à Paris. En plus, tu dois beaucoup voyager.
José : Ah oui, les voyages. C’est ma deuxième grande passion, ça, les voyages.
Emile : Après l’agriculture ?
José : Non, après moi. Avec les voyages, je prends tout de suite une autre dimension. Je deviens une star internationale. Ma vie devient un véritable roman. Ce serait d’ailleurs une bonne idée ça, tourner un film sur moi. Avec plusieurs épisodes, comme pour les aventures de Tintin : José dans le Larzac, José au Brésil, José à Seattle, José en Inde, José va au Mac Donald, José bricole, José va en prison…
Emile : Et ta ferme dans tout ça ?
José : Oh, tout va bien. Du moment que les journalistes me préviennent à l’avance, j’arrive à être sur mon exploitation pour les interviews. Et puis, ça me permet de revoir les bêtes...