N° 560 | AVRIL 2001

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L’interview interdite

« L’esprit rugby avant tout ! »

Le premier avril, « Jeunes Agriculteurs » a (presque) interviewé Jean G., le demi de mêlée de la ferme France.

 

JA : Alors Jean, entre la crise de la viande bovine, la fièvre aphteuse et la pression des ministres européens, c’est pas un peu dur en ce moment ?
Jean G.
: Non, penses-tu, je suis en pleine forme. Tu sais, je mène une vie d’athlète de haut niveau, toujours sur le qui-vive, toujours disponible.

JA : Quand même, avec la vache folle, on ne peut pas dire que tu te sois particulièrement activé pour trouver des compensations pour les éleveurs.
Jean G. :
Mais si, mais si ! (L’air navré, mais l’œil malicieux) Tout ça c’est de la faute de Bruxelles qui-n’a-fait-que-nous-mettre-des- batons-dans-les-roues, alors qu’on voulait aider nos éleveurs au plus vite.

JA : Tu plaisantes là ?
Jean G.
: (rigolard) Oui, bien sûr, mais ça je peux pas le dire. ça m’a bien arrangé de laisser la situation empirer. Les agriculteurs ont beau être des gens passionnants et très attachants, ils m’en ont quand même fait baver ces derniers mois, surtout avec mes CTE que ces entêtés refusent de signer. Alors, je me suis un peu vengé. J’ai même réussi à sortir un CTE à chacune des dernières crises : pour les ovins, pour les bovins… Fortiche non ?

JA : Quand même, attendre quatre mois avant de débloquer des fonds pour les éleveurs, c’était plus que limite.
Jean G.
: (Un brin hypocrite) Mais non, pas du tout. Dès le 21 novembre, j’ai annoncé un plan ambitieux de 3,4 milliards pour la filière. (retrouvant son air goguenard) Un tel chiffre, tu penses, ça en jetait ! A part les agriculteurs, qui ont vu qu’il n’y avait pas grand-chose derrière cette annonce ? Personne ! Ensuite, j’ai eu beau jeu de laisser monter la pression pour arriver comme le sauveur avec mon 1,4 milliard, le mois dernier ! Royal, non ?

JA : Sauveur, c’est une seconde nature pour toi ?
Jean G.
: Et comment ! (L’air sérieux, mais s’énervant de plus en plus) Tu sais, mon but, c’est de devenir le chevalier blanc, le monsieur propre de l’agriculture française, celui qui lave plus blanc que blanc. Regarde, la vache folle, on est les meilleurs élèves de l’Union européenne. (Se mettant à trembler, à rougir, à crier…) Quant à la fièvre aphteuse, vois avec quelle rapidité on a bloqué, mis en quarantaine, abattu, brûlé, détruit, lavé, décapé… Quelle efficacité !

JA : Mais les agriculteurs dans tout ça, tu y penses ?
Jean G.
: Mais tout le temps ! (s’étouffant de rire) Je te dis que je les aime bien. (sournois) Mais qui aime bien châtie bien. Comme tu le sais, je suis amateur de rugby. Ancien joueur aussi. J’en ai gardé l’esprit et les préceptes fondamentaux : prendre et donner, même si là, il s’agit plus souvent de coups que de ballons pour aller à l’essai.

JA : D’accord, mais ce rapport de force, ça va durer encore longtemps ?
Jean G.
: Moi j’ai tout mon temps.
Et puis, dans un an, avec les présidentielles, de nouvelles perspectives s’ouvrent pour moi. Avec l’agriculture, j’ai peaufiné ma communication de masse. Pour les médias, je suis un bon client. Pour le grand public, je suis le ministre irréprochable qui a ramené les affreux agriculteurs productivistes à la raison, pour le plus grand bien des consommateurs. Chef de cabinet de l’Elysée à 32 ans, puis député à 44 et ministre à 49, mon avenir politique s’annonce sous les meilleurs auspices. Vous allez encore entendre parler de moi, croyez-moi !