N° 551 | JUIN 2000

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Sommaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Thibault Van Ryckeghem

 

De l’herbe, mais pas seulement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sandrine Fosse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cyrille Hoste

 

 

L’installation : d’abord en lait

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nicolas Chauffray

 

 

La normande, race mixte d’exception

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le lait, première production

 

Livraisons agricoles
du Calvados
(1998)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Stéphane Grandval

 

Incontournables pommiers

 

L'Evènement :

6-7-8 juin : Deauville acceuille le congrès du CNJA

 

Le Calvados, un concentré de Normandie

 

Lait, viande bovine et grandes cultures, c’est sur ces trois piliers que repose l’agriculture du Calvados, qui laisse aussi une place à des productions normandes spécifiques comme le cidre, l’élevage équin ou le lin. Le département s’appuie sur une transformation agro-alimentaire puissante (laiteries, sucrerie, abattoirs, cidreries, etc.) et a su conserver une tradition du terroir inégalée : pas moins de neuf AOC y sont présentes – cinq laitières, quatre cidricoles –, ce qui constitue certainement un record.

 

Thibault Van Ryckeghem, Condé-sur-Ifs
Une culture lucrative mais risquée, le lin

Très difficile de s’installer dans la plaine de Caen : trop peu d’exploitations à reprendre par les jeunes, et à des prix très élevés. « J’ai eu un vrai coup de bol », reconnaît Thibault Van Ryckeghem, jeune agriculteur à Condé-sur-Ifs. Depuis toujours féru de grandes cultures, il est d’abord aide-familial sur l’exploitation de sa mère, une centaine d’hectares à Rocquancourt. Une situation qui n’est pas durable pour faire vivre deux ménages et le pousse à chercher à s’installer en individuel.

La chance, ce fut l’Adasea qui l’informe d’une opportunité à Condé-sur-Ifs. Une ferme louée par la commune, 70 ha, avec des terres de qualité très variable. « Beaucoup disaient que cette ferme n’était pas viable », raconte-t-il. Mais il ne fallait pas trop hésiter ». Parmi les candidats, c’est lui qui l’emporte. En 1999, il s’associe en Gaec avec sa mère. Au total, l’exploitation fait 180 ha, sur trois sites éloignés de 10 à 20 km (Condé, Rocquancourt, Boulon), avec une trentaine d’hectares de médiocre qualité (fonds de vallée, terres superficielles).

« Par ici, pour vivre décemment, il faut 100 ha par agriculteur ». Thibault a donc fait de choix de limiter au maximum les intrants et s’efforce de faire des cultures à forte valeur : la betterave (8 ha), les semences de blé hybride et, spécialité normande, le lin textile. Depuis deux ans, la matière est à la mode et la demande est forte. Le lin serait-il la nouvelle panacée de la plaine de Caen ? Pas vraiment, car on ne s’improvise pas liniculteur. Pas de technicien spécialisé, peu de produits de traitement, une plante très sensible, qui fatigue les terres… Le savoir-faire requis ne se cantonne pas à la culture. Après l’arrachage commence la phase la plus délicate, le rouissage : livré à l’alternance du soleil et de la pluie, les enzymes du lin décomposent naturellement les ciments pectiques pour libérer les fibres textiles, « la filasse ». Ce n’est qu’au bout de cent jours de rouissage au champ que le lin est récolté et livré à la coopérative linière de Cagny.

Le bilan des deux premières récoltes est très positif : un bon rendement, un taux de filasse élevé, un prix rémunérateur. « Mais si les conditions climatiques ne sont pas favorables au rouissage, le résultat peut être catastrophique », prévient-il. Le risque est d’autant plus fort que l’exploitation est située à la limite de la zone propice à la culture du lin. Thibault Van Ryckeghem garde donc la tête froide : la sole de lin sera cette année limitée cette année à 18 ha. « Mais en voyant dans la rue une femme vêtue de cette matière noble qu’est le lin, on peut être fier de notre travail » conclut-il.

 

Sandrine Fosse, Bréville
Un parcours de l’installation très chargé

Au départ, Sandrine était comptable. C’est lorsqu’elle rencontre Philippe, un agriculteur qui deviendra l’homme de sa vie, qu’elle découvrira sa vocation pour l’élevage allaitant. L’opportunité de s’installer a été le départ en retraite de ses beaux-parents. L’exploitation, polyculture et élevage allaitant, sera reprise à la fois par Philippe et Sandrine, qui vont constituer cette année une EARL. L’installation de Sandrine consistera en la reprise de l’atelier de vaches charolaises et la mise aux normes des bâtiments d’élevage. Un projet qui pèse lourd sur le plan financier, car il faut construire un nouveau bâtiment de 900 m2 et une fumière couverte de 280 m2. « C’est déjà pas facile de s’installer car les exploitations sont de plus en plus chères. La mise aux normes est un frein supplémentaire, car malgré les subventions, il reste au moins 40 % à notre charge », constate Sandrine. « En même temps, on préfère la faire maintenant car dans deux ou trois ans, on ne sait pas où en seront les subventions ». Mais la mise aux normes a un côté positif, reconnaît-elle : « elle permet de moderniser le fonctionnement de l’élevage ».

Actuellement Sandrine effectue le parcours de l’installation aidée. D’abord, le stage six mois. Sandrine a déjà fait valider deux mois comme comptable sur l’exploitation. « Le stage six mois, c’est très bien en principe, car en restant chez soi, on ne fait que
ce qu’on a à faire et qu’on a toujours fait », constate-t-elle. Mais elle déplore les difficultés qu’elle a rencontrées pour trouver une exploitation d’accueil. « Le fait d’être une fille est un handicap, beaucoup de maîtres de stages refusent, surtout en élevage. Ils veulent quelqu’un de déjà formé ».

C’est finalement sur une exploitation laitière, à Pont-l’Evêque, qu’elle effectue son stage, car elle n’a pas trouvé en vache allaitante. Les maîtres de stages étaient à moins de 50 km. Sandrine trouve cette limite un peu stricte pour des jeunes qui ont déjà une vie professionnelle et familiale. Cela fait cinq ans qu’elle travaille sur l’exploitation de son mari. Elle aurait préféré rentrer tous les soirs. « Le travail que je faisais avant, je dois le rattraper le week-end ».

En même temps, Sandrine fait aussi son stage de préparation à l’installation (Spi), assez copieux dans le Calvados puisqu’il dure 100 heures et comprend la réalisation de l’Epi. Une journée par semaine, il faut donc aller à Caen… Mais bientôt, Sandrine en aura fini avec cet emploi du temps très chargé : au 1er juillet, tout devra être bouclé pour s’atteler à la récolte du tabac. Cette diversification lancée sur 3,6 ha l’an dernier occupe Sandrine tout l’été, car il faut gérer une équipe de cinq cueilleurs à mi-temps ! Plus tard, après le 1er octobre, date prévue pour l’installation, Sandrine pourra enfin se consacrer pleinement à ses chères charolaises.


Cyrille Hoste, Jort
De l’horticulture à l’élevage porcin, la diversification jusqu’à ses limites

Diplôme agricole en poche, Cyrille Hoste s’est installé en octobre 1998 en Gaec avec ses parents à Jort, à la limite de la plaine de Caen et du pays d’Auge. Son projet a consisté à reprendre une exploitation de 50 ha avec un troupeau de vaches allaitantes, sur la commune. « J’ai eu de la chance, constate-t-il. Je connais des camarades d’écoles qui cherchent encore des exploitations à reprendre » Au total, le Gaec fait aujourd’hui 280 ha et emploie, outre les associés, un salarié agricole à plein temps et un à mi-temps. Le travail ne manque pas, car la famille Hoste a opté de longue date, pour la diversification, choix judicieux dans cette région de petites terres.

Outre les grandes cultures habituelles, l’exploitation compte une production de fleurs coupées en serres tunnel, fait rare dans la région. « On faisait du grossissement de bulbes pour la coop Can, c’est comme ça qu’on a commencé ». Les fleurs, principalement des lis, des tulipes et des glaïeuls, sont produits onze mois sur douze et vendus dans les supermarchés et sur les marchés de la région. C’est principalement la mère de Cyrille qui s’en occupe.

Le Gaec comporte aussi un atelier de 900 porcs, engraissés avec les céréales de l’exploitation et vendus à la coopérative Agralco. Ce n’est pas tout : il y a aussi un atelier de taurillons (35 places) et la vingtaine de vaches charolaises reprise lors de l’installation, qui permettent de valoriser les 20 ha d’herbe du Gaec. C’est Cyrille qui s’occupe de l’élevage bovin. Rien ne l’y prédisposait pourtant. Au lycée agricole, c’est à l’élevage laitier qu’on faisait la part belle. « L’élevage allaitant, j’appréhendais un peu au départ », reconnaît-il. Mais aujourd’hui il a le sentiment d’avoir trouvé sa voie. Confirmation de son père « Cyrille est plus éleveur que moi ».

Mais avec toutes ces productions, le Gaec est arrivé aux limites de la diversification. « Il y a trop de travail sur l’exploitation, constate Cyrille. Les fleurs, c’est 7 jours sur 7, sans parler de l’élevage ». Le fait que l’exploitation soit dispersée sur cinq sites accroît encore la charge. La question commence à se faire jour de revoir le système d’exploitation, quitte à le simplifier. Mais la marge de manœuvre est étroite. Une chose est sûre, Cyrille Hoste s’est trouvé une vocation d’éleveur, il entend bien le rester.

 

Nicolas Chauffray, Le Plessis-Grimoult
Une passion pour la normande

C’est par le registre départemental d’installation que Nicolas Chauffray a trouvé sa ferme, une exploitation laitière de 35 ha en fermage avec 156 000 l de lait à Saint-Martin-de-Sallen dans le Bocage virois. Ça n’était pas si évident car les exploitations sont nombreuses dans le canton, avec beaucoup de jeunes déjà installés. « Il devient difficile de trouver du foncier, à moins d’y mettre le prix ». Il était auparavant aide-familial sur la ferme laitière parentale, à quelques kilomètres de là, au Plessis-Grimoult. Il a rejoint le Gaec en qualité de nouvel associé, pour limiter les coûts et avoir une activité moins astreignante. « En individuel, il faut être là tout les week-ends ; et quand il y a un problème on est tout seul ».

Les deux cheptels ont donc été rassemblés au Plessis-Grimoult.
C’est là que réside son projet d’installation : construire une nouvelle stabulation de 80 places. Nicolas a hâte que les travaux démarrent : c’est prévu pour septembre, mais avec la tempête, les artisans sont débordés. Les vaches vont passer encore un automne difficile, trop serrées dans la stabulation actuelle. Il faut s’attendre pour quelques mois à des problèmes de mammites et de baisse de qualité du lait.

Autre chantier important, l’harmonisation du troupeau. Nicolas a repris un troupeau d’une vingtaine de prim’holstein, « sans génétique ». Mais sa vraie passion, c’est la race normande. Il a de qui tenir, car ses parents font partie des élevages en pointe en génétique normande. Commentaire sur la race : « les vaches sont plus lourdes que les prim’holstein, donc plus intéressantes à la réforme. Compte tenu de la valorisation en AOC, on a un niveau de rentabilité similaire malgré une production moins importante. Mais il est vrai que la génétique normande est en retard, notamment au niveau du pis ». De par son caractère mixte, la normande présente aussi une bonne aptitude à l’engraissement. C’est ainsi que le Gaec élève une vingtaine de bœufs, appelés « rajeunis », c’est-à-dire vendus à 30 mois. Plus lourds, ils ont tendance à faire trop de gras.

Nicolas Chauffray ne se cantonne pas à l’élevage. Outre 80 ha d’herbage, l’exploitation comporte 70 ha de cultures : blé, pois, maïs etc, orge, colza. « A Saint-Martin-de-Sallen, la végétation est plus précoce, ça permet d’échelonner le calendrier des travaux », explique-t-il. Comme quoi, exploiter sur deux sites distants peut avoir aussi un avantage.

 


« En direct du terroir », Louvigny
Une « success-story » de la vente directe

Un magasin pour vendre en commun des produits de la ferme : l’idée a mis longtemps à mûrir mais elle en valait la peine. Cinq mois après son ouverture, « En direct du terroir », point de vente fermier de Louvigny, près de Caen, est un succès. Les prévisions de chiffre d’affaires sont à la hauteur des espérances.

Retour sur un succès « agricolo-commercial » sans équivalent en Basse-Normandie. Il y a quatre ans, un groupe d’éleveurs réfléchit sur la façon de mieux valoriser en commun leur viande bovine. Une étude montre qu’il y a de la place pour la vente directe d’une production bovine de qualité, par le biais d’une boucherie-charcuterie. Un bon moyen de répondre aux aspirations alimentaires des consommateurs : qualité et sécurité.

C’est en 1999 que le projet prend un tour concret : un pas-de-porte (une ancienne épicerie Proxi) est à vendre dans le centre de Louvigny. Les cinq associés fondateurs trouvent plusieurs appuis pour aller au bout du projet. Les jeunes de la Maison familiale de Maltot, à quelques encablures de Louvigny, réalisent une étude de faisabilité. Le maire pèse de tout son poids pour que la vente du magasin se fasse aux éleveurs. car pour la commune il est crucial de maintenir un commerce dans le centre du bourg. La chambre de commerce leur accorde le « passeport Entreprendre en France », qui permet de monter le projet sur le plan, financier et stratégique, avec le suivi d’un conseiller.

Le 10 novembre 1999, l’affaire est enfin conclue. En vingt jours, les travaux sont faits pour ouvrir début décembre. « On voulait faire les fêtes de fin d’année coûte que coûte », précise Hubert Delaplanche, l’un des cinq gérants. Avec 120 m2 de surface de vente, le projet initial de boucherie-charcuterie s’est élargi à d’autres produits fermiers : lait, fruits et légumes, cidre et pommeau. Les consommateurs affluent. Quatre emplois sont créés : une vendeuse, un boucher-désosseur et deux charcutiers. En faisant appel à d’autres producteurs. A présent, ce sont à présent 90 produits fermiers différents qui sont vendus au magasin.

Le succès doit beaucoup à l’entente entre les cinq agriculteurs : Didier Levasseur, Hubert Delaplanche, Hubert Londes, Raphaël Ghewy et Etienne Duval. des hommes aux parcours variés mais complémentaires, avec des rôles bien définis. Et une obligation : qu’il y ait toujours un agriculteur au magasin.

Et l’activité agricole dans tout ça ? Selon Hubert Delaplanche, le bilan est très positif pour les exploitations « outre une meilleure valorisation des produits (mouton, poulet, lapin, œufs, viande bovine, veau de lait, produits laitiers), il y a un meilleur taux de renouvellement du cheptel, c’est plus intéressant économiquement ». Mais la meilleure preuve de réussite est encore à venir : à la fin de l’année, un jeune agriculteur devrait s’installer en élevage ovin, avec comme débouché le magasin de Louvigny.

 


Stéphane Grandval, Grandouet
Une ferme 100 % AOC

Le pays d’Auge, ses pommiers et ses vaches laitières. Un cliché ? Pas seulement. Avec l’engouement pour les produits du terroir, le lait et le cidre sont plus que jamais les deux mamelles de cette région à cheval sur le Calvados et l’Orne. Exemple près de Cambremer, chez François et Stéphane Grandval. Un Gaec d’une centaine d’hectares, dont 23 ha de pommiers (haute tige et basse tige) pour la production de cidre, avec un quota de 420 000 l de lait, livré à la laiterie artisanale de Saint-Loup-de-Fribois pour la production de camembert.

Stéphane s’est installé en 1997. « Mon père commençait à être débordé. L’atelier cidricole prenait de l’envergure et mon père avait des responsabilités professionnelles croissantes dans le cidre ». L’installation a lieu par la reprise de 30 ha avec un quota de 110 000 l de lait. « En principe, j’aurais pu m’installer sur l’existant. Mais pour constituer un Gaec, il faut apporter quelque chose ». Dans l’exploitation, les rôles sont bien répartis : à Stéphane la responsabilité de l’élevage laitier, à son père l’atelier cidricole. Le cheptel est constitué de 65 prim’holstein, une race pour laquelle Stéphane avoue sa préférence par rapport à la normande. « J’ai fait un rapport de stage sur les cahiers des charges des AOC : la normande n’apporte pas d’avantage décisif. S’il fallait normandiser le troupeau, il faudrait 10 à 15 vaches en plus, ce qui veut dire 15 % de travail en plus ». Une nouvelle stabulation a été construite en septembre 1999 ; l’investissement a reçu une subvention de 350 000 F pour la mise aux normes, notamment une fumière couverte. « Cette mise aux normes est bonne chose, constate Stéphane. Avant, il y avait risque d’écoulement des jus dans la rivière en contrebas ». Ce nouveau bâtiment va permettre la reconversion de l’ancienne stabulation en cave à cidre, car l’atelier actuel est un peu à l’étroit avec le développement de la vente à la ferme. La gamme est large : à côté du cidre, la « Cave François Grandval » propose du calvados – elle dispose d’un alambic flambant neuf –, et du pommeau – du jus de pomme muté au calvados. Tous produits qui résultent du pressage des pommes à cidre, dont une dizaine de variétés sont présentes sur l’exploitation. Pour maintenir la qualité, le verger doit être régulièrement renouvelé. Les Grandval replantent environ un hectare de pommiers de haute tige par an. Les paysages enchanteurs du pays d’Auge ont encore de beaux jours devant eux.