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Terroir
Les ufs de Pâques
et les autres
Symbole de fécondité et de naissance, l'uf
est devenu inséparable de la fête chrétienne
de Pâques. Mais il est de toutes les religions et croyances.
Chaque année, à Pâques, les cloches reviennent
de Rome à travers ciel vers leur clocher d'origine, et
parachutent au passage sur la Chrétienté leurs
pleines cargaisons d'ufs. Les enfants n'ont plus au matin
qu'à sortir chercher ces ufs cachés dans
les jardins et les cours. Ceux qu'ils trouvent aujourd'hui sont
en chocolat ou en sucre, enveloppés de papiers chatoyants
; mais il n'y a pas si longtemps, dans les campagnes en tous
cas, ce n'étaient que de classiques ufs durs, colorés
la veille à la cuisson en brun rouge avec des pelures
d'oignon de Mulhouse, ou en indigo avec les pétales des
premières violettes du printemps.
Si le sens religieux de Pâques - la résurrection
de Jésus-Christ trois jours après sa mort sur la
croix - s'est souvent perdue dans les mémoires, pour ne
plus signifier qu'un long week-end de printemps qui jette les
citadins par millions sur les routes en embouteillages toujours
prévisibles et toujours renouvelés, la pratique
des ufs de Pâques, elle, reste toujours égale
à elle-même. Sans doute parce qu'elle s'enracine
dans un inconscient collectif aussi ancien sans doute que l'Humanité
elle-même.
On a souvent évoqué dans cette rubrique la stratégie
originelle du christianisme, qui a installé ses fêtes
marquantes aux dates des vieilles cérémonies païennes,
Noël au solstice d'hiver, Pâques à l'équinoxe
de printemps, la Saint-Jean d'été au solstice de
juin, la fête des morts (et Halloween, le vieux carnaval
celtique des fantômes, qui fait depuis quelques années
un tabac en France) et qui les a ainsi peu à peu supplantées
dans l'imaginaire collectif, mais en gardant les pratiques ancestrales,
malgré souvent les froncements de sourcils d'une Eglise,
qui n'appréciait guère ces relents de paganisme.
Difficile de trouver plus chargé de symboles que l'uf.
Dans la mythologie grecque, la nuit éternelle, fécondée
par le vent, aurait livré un uf, dont naquit Eros,
le dieu de la vie. Pour les anciens Egyptiens, un uf sortit
de l'eau primordiale, et donna naissance à Knum, la déesse-mère
de l'Humanité. Dans la tradition indienne, la Création
sortit d'un uf originel qui, en éclosant, se divisa
en deux parties, l'une d'or qui devint le ciel, l'autre d'argent
qui donna la terre ; tandis qu'en naissaient deux êtres,
l'homme et la femme. En Polynésie, dans les empires incas
et aztèques de l'Amérique précolombienne,
dans les vieilles légendes slaves et mongoles, l'uf
est aussi la forme originelle et parfaite dont sortit l'univers.
Pour les alchimistes de l'Europe médiévale, «
l'uf philosophal » était aussi la matière
primordiale dont les transformations successives pouvaient donner
la pierre de la sagesse, elle aussi « philosophale »
dont le Moyen Age chercha pendant des siècles le secret.
Moins portées sur l'ésotérisme, les vieilles
croyances paysannes colportaient des vertus plus immédiates
et plus concrètes. En Europe centrale, on enterrait devant
la maison un uf pondu le Jeudi saint. Il protégeait
la famille durant toute l'année. Dans plusieurs provinces
françaises, un uf placé sous les poutres
du grenier détournait la foudre. Sous le seuil de la maison,
il neutralisait le mauvais il et les pratiques malveillantes
des envoûteurs, sous celui de l'étable il éloignait
les maladies animales.
Antoine MENOUX |