N° 549 | Avril 2000

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Terroir 

Les œufs de Pâques et les autres

 

Symbole de fécondité et de naissance, l'œuf est devenu inséparable de la fête chrétienne de Pâques. Mais il est de toutes les religions et croyances.

Chaque année, à Pâques, les cloches reviennent de Rome à travers ciel vers leur clocher d'origine, et parachutent au passage sur la Chrétienté leurs pleines cargaisons d'œufs. Les enfants n'ont plus au matin qu'à sortir chercher ces œufs cachés dans les jardins et les cours. Ceux qu'ils trouvent aujourd'hui sont en chocolat ou en sucre, enveloppés de papiers chatoyants ; mais il n'y a pas si longtemps, dans les campagnes en tous cas, ce n'étaient que de classiques œufs durs, colorés la veille à la cuisson en brun rouge avec des pelures d'oignon de Mulhouse, ou en indigo avec les pétales des premières violettes du printemps.

Si le sens religieux de Pâques - la résurrection de Jésus-Christ trois jours après sa mort sur la croix - s'est souvent perdue dans les mémoires, pour ne plus signifier qu'un long week-end de printemps qui jette les citadins par millions sur les routes en embouteillages toujours prévisibles et toujours renouvelés, la pratique des œufs de Pâques, elle, reste toujours égale à elle-même. Sans doute parce qu'elle s'enracine dans un inconscient collectif aussi ancien sans doute que l'Humanité elle-même.

On a souvent évoqué dans cette rubrique la stratégie originelle du christianisme, qui a installé ses fêtes marquantes aux dates des vieilles cérémonies païennes, Noël au solstice d'hiver, Pâques à l'équinoxe de printemps, la Saint-Jean d'été au solstice de juin, la fête des morts (et Halloween, le vieux carnaval celtique des fantômes, qui fait depuis quelques années un tabac en France) et qui les a ainsi peu à peu supplantées dans l'imaginaire collectif, mais en gardant les pratiques ancestrales, malgré souvent les froncements de sourcils d'une Eglise, qui n'appréciait guère ces relents de paganisme.

Difficile de trouver plus chargé de symboles que l'œuf. Dans la mythologie grecque, la nuit éternelle, fécondée par le vent, aurait livré un œuf, dont naquit Eros, le dieu de la vie. Pour les anciens Egyptiens, un œuf sortit de l'eau primordiale, et donna naissance à Knum, la déesse-mère de l'Humanité. Dans la tradition indienne, la Création sortit d'un œuf originel qui, en éclosant, se divisa en deux parties, l'une d'or qui devint le ciel, l'autre d'argent qui donna la terre ; tandis qu'en naissaient deux êtres, l'homme et la femme. En Polynésie, dans les empires incas et aztèques de l'Amérique précolombienne, dans les vieilles légendes slaves et mongoles, l'œuf est aussi la forme originelle et parfaite dont sortit l'univers. Pour les alchimistes de l'Europe médiévale, « l'œuf philosophal » était aussi la matière primordiale dont les transformations successives pouvaient donner la pierre de la sagesse, elle aussi « philosophale » dont le Moyen Age chercha pendant des siècles le secret.

Moins portées sur l'ésotérisme, les vieilles croyances paysannes colportaient des vertus plus immédiates et plus concrètes. En Europe centrale, on enterrait devant la maison un œuf pondu le Jeudi saint. Il protégeait la famille durant toute l'année. Dans plusieurs provinces françaises, un œuf placé sous les poutres du grenier détournait la foudre. Sous le seuil de la maison, il neutralisait le mauvais œil et les pratiques malveillantes des envoûteurs, sous celui de l'étable il éloignait les maladies animales.

Antoine MENOUX