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Un passé
à reconstituer
Evaluer la qualité dune occasion consiste avant
tout à retrouver lenvironnement dans lequel le matériel
a évolué. Doù la préférence
pour les achats en direct. Peut-être plus que de la compétence
technique, lachat de matériel doccasion réclame
du temps, pour évaluer au mieux, et des déplacements,
pour comparer.
Quel est le « loup »
qui se cache derrière tel tracteur, telle moissonneuse-batteuse,
tel télescopique, tel épandeur, tel pulvérisateur ?
Cette question, tout acheteur de matériel doccasion
se la pose. Si elle est légitime, elle a quand même
le gros inconvénient de jeter automatiquement la suspicion
sur le vendeur quest le négociant ou lagriculteur,
autrement dit un professionnel comme lacheteur. Mais les
deux parties ont un point commun : ce sont avant tout des
hommes. Les pratiques en vigueur dans le monde agricole sont-elles
plus saines que dans dautres secteurs ? Cest
possible. Si les hommes sont des hommes, les machines ne sont
aussi que des machines. Et ce qui peut passer pour de la mauvaise
foi de la part dun vendeur peut aussi relever dun
hasard malheureux. La meilleure preuve, cest que lachat
dun matériel tout frais sorti dusine nest
pas la garantie absolue dune fiabilité à
toute épreuve pendant les premiers mois ou les premières
années dutilisation. Quand un nouveau modèle
fait son apparition dans une gamme, les premiers acheteurs sont
aussi les premiers à révéler telle ou telle
faiblesse de conception sur un organe donné. Parfois,
cest plus grave. La nouvelle série accumule les
pépins et cest carrément lavenir commercial
du produit qui est compromis.
Identifier les mauvaises séries
Ce petit détour par lévocation du matériel
neuf na rien de superflu dans loptique dun
achat doccasion. Puisquil est dit quil existe
de mauvaises séries de matériel, autant les éviter
quand on a le recul suffisant pour en être informé,
ce quautorise précisément lachat doccasion.
Sylvain Deseau, conseiller machinisme à la chambre dagriculture
du Loiret, un brin spécialisé dans lappréhension
des achats de matériel doccasion, admet que cest
lune de ses premières prérogatives. «
Mon premier travail consiste à faire un distinguo entre
les matériels à problème et les autres,
indique le conseiller. Cest une tâche qui demande
énormément de rigueur. Le piège, cest
de sen tenir aux bruits qui courent dans la campagne. Cest
la meilleure façon darriver au résultat inverse
de celui qui est recherché parce que les agriculteurs
ont des interprétations très particulières
des problèmes quils rencontrent, qui sont ensuite
déformées par les différents relais. Cependant,
la collecte de linformation démarre bel et bien
chez les utilisateurs. Ensuite, jinterpelle les constructeurs.
A ce niveau, jai toujours été surpris par
leur coopération, à savoir que lon obtient
toujours les réponses aux questions que lon pose.
Ce quil y a de rassurant et à la fois dinquiétant,
cest quaucun constructeur ne peut se targuer dêtre
à labri de bévues. Par contre, ce qui peut
les distinguer, cest la manière dont est traité
le problème, qui va de lindifférence, mais
cest rare, à la prise en garantie. Le plus souvent,
le constructeur corrige son produit au fil du temps. Si loccasion
visée appartient à la première série,
elle nest pas pour autant à bannir. Il faut simplement
sassurer que lorgane incriminé a été
reconditionné. Le matériel peut alors être
caractérisé par un excellent rapport qualité/prix,
du fait de sa mauvaise image de marque. »
Cerner la valeur marchande
La multiplicité des marques et des modèles ne
facilite assurément pas ce premier écrémage.
Mais les matériels doccasion font lobjet de
cotes qui sont autant déléments dappréciation.
La cote Simo en est une. Elle sapplique aux tracteurs agricoles
et vignerons, aux moissonneuses-batteuses et aux presses. Elle
prend en compte lâge du matériel corrélé
selon trois niveaux dutilisation. Etablie par les distributeurs
de matériels agricoles, elle est caractérisée
par une sous-estimation presque systématique de la valeur
réelle des équipements, ce à quoi sajoute
un manque de prise en compte de loffre et de la demande.
« Il faut savoir sen servir, souligne Jean-Bernard
Leclercq, conseiller machinisme à la chambre dagriculture
dEure-et-Loir. Le décalage par rapport à
la valeur réelle de marché varie de 10 à
40 %, voire plus selon les matériels. Les matériels
qui bénéficient dune bonne cote destime
sur le marché de loccasion sont assez clairement
identifiés par tout le monde. Dans ce cas-là, il
est inutile de négocier sur la base dune quelconque
cote, même officielle ». Néanmoins, il
est possible de contourner un tant soit peu cet aspect lié
à loffre et de la demande, du fait de son caractère
parfois régional. Tel matériel très demandé
dans une région de production peut encombrer, en exagérant
un peu, les parcs de concessionnaires à quelques centaines
de kilomètres de là. Exemple : un système
de battage de moissonneuse-batteuse revêt subitement un
intérêt ou un désintérêt particulier
pour telle ou telle raison et cest un marché qui
sanime ici ou qui sengorge là-bas, donc avec
prix variables. « Lacheteur peut donc avoir intérêt
à faire des kilomètres pour dénicher une
bonne affaire, surtout si le matériel en question représente
un investissement important », souligne Bernard Rémy,
responsable machinisme à la chambre dagriculture
du Gers.
Connaître lhistoire du matériel
Une fois identifiée la bonne série (ou la moins
bonne mais corrigée), une fois cernée la valeur
marchande dun matériel repéré, reste
à se faire une idée précise de la valeur
technique du matériel en question. On la vu, la
démarche ne peut pas faire léconomie dun
déplacement, sinon plusieurs. « Je conseille
aux agriculteurs de ne pas se fixer sur un modèle en particulier,
explique Jean-Bernard Leclercq. Il ne faut pas sinterdire
de regarder un modèle auquel on navait pas songé
demblée. Lidéal, cest de voir
plusieurs matériels dans la même catégorie,
afin de disposer déléments de comparaison.
Enfin, personnellement, je conseille aux acheteurs daller
visiter le matériel chez lagriculteur lui-même.
Cela permet de se faire une petite idée de lenvironnement
dans lequel il a évolué, comment il a été
traité et entretenu par lutilisateur précédent.
Et cest encore mieux évidemment sil se trouve
que le dernier utilisateur était aussi le premier. Quand
on se place dans cette démarche, jai envie de dire
que lexamen technique de la machine est presque secondaire,
dautant plus quil est assez facile de maquiller des
défauts, de changer un compteur etc. Je crois que lacheteur
de matériel doccasion achète avant tout une
histoire ». Lapplication à la lettre de
ce conseil exclut automatiquement lachat de matériel
chez un professionnel, concessionnaire ou négociant spécialisé,
qui ne renseignera que très partiellement lacheteur
de matériel sur cette notion dhistoire. Mais les
professionnels ont dautres atouts, en assortissant leur
vente dune garantie par exemple, sans compter un minimum
de « remise en forme ». « Personnellement,
je pense que la garantie représente, dans la majeure partie
des cas, la marge commerciale du vendeur professionnel, indique
Sylvain Deseau. Quelquun qui achète un tracteur
de 3 000 heures a quand même assez peu de chances
de tomber le moteur par exemple dans lannée qui
suit, cest-à-dire à moins de 4 000 heures.
Je crois quune analyse dhuile, au niveau du moteur
et des transmissions, est beaucoup plus sécurisante quune
garantie. Mais ce nest pas non plus une garantie absolue
».
Toutes les méthodes ont leurs
limites
Les vendeurs professionnels ne sont pas insensibles au besoin
exprimé par certains acheteurs de prendre le pouls de
lenvironnement dans lequel a évolué la machine
visée. Certains laissent ainsi la machine en dépôt
chez lex-utilisateur, qui est libre de donner toutes informations
voulues par le client, y compris les factures relatives aux interventions
effectuées sur la machine. Mais la forme dinterrogatoire
que peut prendre alors la visite dun matériel peut
finir par lasser le vendeur, et ce dautant plus que le
matériel sera très courtisé. Tout lart
de lacheteur consiste donc à jauger assez rapidement
le traitement qui a été réservé au
matériel par son propriétaire et son état
réel le jour de la visite. Une expérience qui sacquiert
au fil des visites. Une fois le matériel acheté,
sa mise en route sur sa propre exploitation devra faire lobjet
dune vigilance et dune surveillance particulière,
au moins dans les premières semaines. n
Raphaël Lecocq |