N° 547 | FEVRIER 2000

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 La solarisation une technique prometeuse

 

La solarisation consiste à renvoyer vers la vigne la lumière du soleil arrivant au sol, grâce à un revêtement réfléchissant. Des raisins de table d'une meilleure qualité gustative et des vins différents en sont les effets. Certains vignobles testent l'intérêt de cette nouvelle technique.

Le soleil, apportant lumière et chaleur, est parmi les éléments nécessaires à l'élaboration d'un bon raisin. Mais que se passerait-il si la plante recevait un surplus d'énergie solaire ? C'est la question que se sont posé des chercheurs de l'Inra. Des expérimentations qu’ils ont réalisées est née une nouvelle technique, la solarisation, qui donne des résultats des plus intéressants. Elle consiste à placer au pied des vignes un revêtement réfléchissant, renvoyant ainsi vers la plante la lumière arrivant au sol. Il faut noter que cela n'a rien en commun avec une autre technique, également nommée solarisation, utilisée en cultures maraîchères. Cette dernière technique consiste à chauffer le sol avec une bâche de plastique transparente, afin d'assainir la terre avant la plantation. Les principes en sont donc totalement différents, ainsi que les effets.

La solarisation de la vigne par un revêtement réfléchissant amène d'une façon générale une augmentation du rendement et une amélioration de la qualité du raisin. Concernant le premier point, c'est une augmentation du poids et de la taille des baies qui est notée. Du point de vue de la qualité, les résultats sont beaucoup plus faciles à appréhender sur le raisin de table que sur le vin, puisque le fruit ne subit pas la vinification. Marc Chovelon, ingénieur à la station expérimentale de la Tapy (Vaucluse), commente les résultats obtenus : « Nous faisons des expérimentations depuis trois ans sur deux variétés, l'une rouge, l'autre blanche : muscat de Hambourg et Italia. Nous avons remarqué d'une façon générale une avancée de la maturité, une coloration plus marquée et plus homogène des raisins et des déchets de vendange moindres. » Par ailleurs, François-Xavier Sauvage, ingénieur à l'Inra, a organisé les dégustations de ces raisins. Celles-ci révèlent une nette amélioration de la qualité gustative des raisins « solarisés ». Les analyses en laboratoire confirment que les fruits solarisés ont une tendance à être plus colorés, et à contenir moins d'acidité, plus de sucres et d'arômes.

 

Une typicité des vins renforcée

Pour le raisin de cuve, il est plus délicat après la vinification d'apprécier la différence entre un vin issu d'une vigne solarisée et un vin issu d'une vigne non solarisée. Jean-Pierre Robin, chercheur à l'Institut des produits de la Vigne de l'Inra de Montpellier et « père » de la solarisation, présente les résultats : « dans la majorité des cas, les vins « solarisés » sont jugés différents des vins non « solarisés » et sont souvent mieux notés. La couleur des vins rouges présente des nuances plus mauves et la typicité liée au cépage apparaît généralement renforcée ». Les expérimentations ayant donné lieu à ces résultats ont été réalisées sur divers cépages, différentes parcelles et dans différentes conditions culturales. Toutefois, devant la multiplicité des cépages, des terroirs et des conduites, on ne peut savoir à l'avance si la solarisation apportera un plus ou non. La méthode est donc à tester au cas par cas. Comment expliquer les effets de la solarisation ? Jean-Pierre Robin répond : « la surface de feuilles exposées à la lumière étant augmentée, la photosynthèse dans la plante est plus importante. Il en résulte notamment une augmentation de la teneur en sucre et en azote soluble total ». Outre ces aspects quantitatifs et qualitatifs, des effets secondaires ont été notés. En particulier, il y aurait une tendance à l'augmentation de la résistance de la vigne vis-à-vis du botrytis. Cela reste à confirmer.

Mais, pour que le revêtement réfléchissant remplisse sa fonction, il faut bien évidemment qu'il soit exposé au soleil ! A sa pose, un certain nombre de paramètres doivent être pris en compte. Hauteur des souches, espacement entre les rangs et orientation des rangs (nord-sud ou est-ouest) sont autant de données qui vont déterminer la durée d'insolation du revêtement au cours de la journée. Il faut donc faire en sorte qu'il soit le plus longtemps exposé au soleil.

Un autre point important est la nature de ce revêtement. Si les premiers essais de l'Inra en 1991 utilisaient un simple film d'aluminium collé sur du polystyrène (acheté en magasin de bricolage), il a ensuite bien évolué. C'est un revêtement réalisé par la société Texinov SA (spécialisée dans les géo et agro-textiles) qui est maintenant utilisé. Il a bien évidemment fait l'objet d'un dépôt de brevet et son nom est le Vitexsol®, Vi pour vigne, Tex pour textile, et Sol pour sol et soleil. Il est constitué d'un tissage de fines lamelles d'aluminium protégées par un film transparent, cousues de fils en polypropylène.

 

Solide et résistant

Un tissage particulier en fait un tissu multi-facettes, qui donne une réflexion multi-directionnelle de la lumière. Solide, résistant à l'oxydation et perméable, le Vitexsol®, s'il est bien traité, peut être utilisé pendant environ 4 ans. D'une largeur de 50 cm ou 1 m, le revêtement est posé le long des rangs, de part et d'autre des pieds de vigne. Mis en place entre la nouaison et la véraison, il est retiré après la récolte. Ces opérations sont pour l'instant manuelle mais des systèmes d'automatisation seraient envisageables si la technique devait se développer. Une fois posé, le revêtement reste au sol pendant plusieurs mois, mais il ne gêne pas la conduite normale de la vigne. Résistant, il ne craint pas le passage du tracteur. Il est cependant conseillé d'éviter de rouler dessus après la pluie, car l'enfoncement des roues dans la terre mouillée pourrait provoquer son déchirement. Perméable, l'eau et les particules entraînées par la pluie passent au travers du maillage. Dans certains cas, il s'est même avéré que la présence du revêtement avait empêché l'érosion du sol lors de pluies violentes. La technique n'ayant pas encore été testée sur des terrains en pente, on ne sait si des problèmes liés à l'écoulement des eaux pourraient se présenter dans ce cas.

D'un coût relativement élevé puisqu'encore au stade du prototype, la solarisation intéresse cependant les professionnels. Plusieurs vignobles font actuellement des essais, et le Vitexsol® pourrait bientôt briller aux quatre coins de France. En expérimentation sur des arbres fruitiers, il pourrait également gagner les vergers. C'est donc une affaire à suivre dans les champs. Et du côté des laboratoires, le travail continue aussi. Les études en cours portent sur la couleur du revêtement réfléchissant. En effet, la plante possède des photorécepteurs, qui sont comme des « yeux », qui détectent les couleurs et vont agir sur le fonctionnement de la plante. D'après les premières expérimentations, le raisin obtenu sur une plante illuminée de rouge est plus intéressant que s'il s'agit de vert ou de bleu. Tous les résultats liés à la solarisation soulignent l'influence de la quantité et de qualité de la lumière réfléchie par la surface du sol, sur la qualité du raisin. Les propriétés optiques des sols sont par conséquent à considérer comme des paramètres importants dans les explications de « l'effet terroir ».

Il est intéressant de noter au passage que cette application très concrète est née de recherches menées à l'origine dans un but fondamental. « Nous étudions l'impact de l'environnement sur les processus biologiques de la plante impliqués dans la qualité du raisin. C'est en partie cette qualité qui préside à celle du vin qui sera finalement élaboré », rappelle Jean-Pierre Robin.

Mériam Espuna