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La pomme à
cidre sauvée
par la coopération
A Vimoutiers, de jeunes agriculteurs ont créé
une coopérative cidricole pour relancer la culture traditionnelle
du pommier à cidre. Un bon exemple de reconquête
locale de la valeur ajoutée.
Ce nest pas tous les jours que
des agriculteurs créent une coopérative pour transformer
et commercialiser leur produit. Qui plus est, quand il sagit
de faire du cidre, comme aux Vergers du pays dAuge, coopérative
sise à Vimoutiers, rue des Pommiers (!). Lhistoire
commence fin 1995, lorsque Pernod-Ricard ferme la dernière
cidrerie du canton, laissant craindre aux agriculteurs la fin
de la culture de la pomme à cidre. Des producteurs et
la chambre dagriculture constituent alors une association
pour étudier les possibilités de relancer une cidrerie.
Cest aussi à cette époque quest lancée
lAOC « cidre du pays dAuge ». «
Cela nous a motivés, reconnaît Frédéric
Blondeau, agriculteur qui préside la coopérative,
« même si ça na pas été
le facteur déclenchant ».
Cest ainsi quà la
fin de 1996, 29 producteurs créent la coopérative :
des agriculteurs, dont une bonne partie de jeunes du CCJA, mais
aussi des particuliers. Les locaux sont loués à
la ville de Vimoutiers pour une somme modique. Trois personnes
et demie sont employées à la coopérative.
En 1997, première campagne, 70 000
bouteilles ont été produites, selon la méthode
traditionnelle conforme à lappellation : les
pommes à cidre, ramassées à la main, sont
lavées puis râpées pour en extraire le jus.
Les proportions de pommes, douces et amères, sont définies
par le maître de chai pour donner au cidre de la coopérative
sa typicité. Ce nest pas un mince travail :
une cinquantaine de variétés sont autorisées
par lappellation ! Le moût est mis à
fermenter en cuve, à basse température (7-8 °C).
Au cours de cette phase, il se clarifie naturellement :
la pectine entraîne les impuretés, formant un chapeau
en haut de la cuve. Après la fermentation, le cidre est
mis en bouteille où la prise de mousse se fait naturellement,
grâce aux levures présentes dans le cidre, au cours
dune garde qui dure six semaines.
La qualité du cidre des Vergers
du pays dAuge a été vite reconnue :
en 1998 il obtient une médaille de bronze au Concours
général agricole ; en 1999, cest une
médaille dargent. Elle a permis de démarquer
le produit de la production industrielle courante, avec laquelle
il est impossible de rivaliser sur le plan de prix. «
La production de la coopérative représente à
peine plus dune journée de pressage dune grosse
cidrerie ! », commente Frédéric
Blondeau.
Mais cest sur le plan commercial
que la coopérative a eu le défi le plus difficile
à relever. Au début de la deuxième campagne,
une bonne partie des bouteilles de lannée précédente
étaient encore invendues. « Nous avons dû
démarcher nos clients tout seuls, à partir de zéro.
Cest la partie commerciale qui est la plus dure, un métier
à part entière auquel on nest pas forcément
préparé comme agriculteur », explique
Frédéric Blondeau. Depuis, la coopérative
a passé un accord avec une autre cidrerie plus chevronnée
et plus grosse, le Val de Vire. « A présent,
nous ne cherchons plus de clients. Mais cest grâce
aux marchés que nous avons trouvé au début
que nous avons pu écouler tous nos stocks ».
En fin de compte, les Vergers du pays
dAuge ont bien creusé leur sillon. La coopérative
regroupe maintenant 38 adhérents et emploie trois personnes
et demie. En 1999, ce sont 300 000 bouteilles qui ont été
vendues. « Mais rien nest jamais acquis, précise
F. Blondeau. Il faut être très vigilants, notamment
pour conserver lagrément de lAOC ».
François Gaubert est un des jeunes
adhérents aux Vergers du pays dAuge. En 1998, il
reprend lexploitation de ses parents : un élevage
de soixante vaches laitières normandes, sur une surface
de 110 ha, dont 70 en prairie naturelle, à Camembert,
tout près de Vimoutiers. Tout naturellement, il reprend
les parts de ses parents dans la coopérative. Commentaire :
« il y a une bonne ambiance. Ce sont des gens plutôt
jeunes qui veulent faire un peu plus que soccuper de leur
ferme. Garder de la valeur ajoutée dans le pays et améliorer
notre image de marque, cest pour cela que la coop a été
créée. »
A Camembert comme partout ailleurs dans
le pays dAuge, le lait et la pomme à cidre ont pendant
longtemps fait bon ménage. Même à table :
rien de tel quune bouteille de cidre pour accompagner lun
des fleurons du fromage local : camembert, livarot ou pont-lévêque.
Mais traditionnellement, le pommier na jamais été
quune culture dappoint. Avec la spécialisation
et la modernisation des exploitations agricoles, le cliché
des vaches paissant sous les pommiers, qui fait la célébrité
du pays dAuge, a bien failli disparaître, Beaucoup
de pommiers de haute tige ont été arrachés,
ou remplacés dans le meilleur des cas par des vergers
de basse tige, beaucoup plus productifs : jusquà
six-cents arbres à lhectare, contre une centaine
dans les vergers traditionnels. La redécouverte des produits
du terroir, consacrée par lAOC « cidre
du pays dAuge », a renversé le mouvement.
De justesse : au début du siècle, on comptait
20 000 variétés de pommes dans cette région
agricole, et plus de 2000 sur le canton de Vimoutiers. Le cidre
dappellation nen utilise plus quune cinquantaine,
aux noms les plus divers : Solage du grouet, Groin dâne,
Noël des champs
Bien quétant avant tout
producteur de lait, François Gaubert est très attaché
aux pommiers. « Ils font partie de notre patrimoine
agricole, il faut les garder. Pour moi, ici il faut un verger
». « De haute tige », précise-t-il.
« Avant, il valait mieux avoir 4 ha de pommiers de basse
tige que 8 ha de pommier de haute tige qui produisaient autant.
Cétait la logique de lintensification. Aujourdhui,
les pommes de haute tige sont mieux payées. Ceux qui ont
planté des basses tiges nattendent plus que la prime
à larrachage. » L exploitation de
Fraçois Gaubert comporte 15 ha de verger de hautes tiges
dont les derniers arbres ont été plantés
il y a 5 ans. Il na pas prévu den planter
davantage car ces 15 ha suffisent à sa peine. Cela demande
de lentretien : il faut couper les branches sèches,
le gui, replanter un arbre cassé... Et puis malgré
tout, les pommiers constituent une contrainte pour la fauche
de lherbe.
Aujourdhui, autour de 60 t de
pommes à cidre sortent par an de lexploitation par
an. La moitié, « le tout-venant » est
livré à la cidrerie de Montgommery (Calvados),
lautre partie va en AOC aux Vergers du pays dAuge.
Avec la relance de la pomme à
cidre (il y a aussi le calvados et le pomeau dappellation),
le verger traditionnel retrouve aussi un intérêt
économique. Les prairies plantées en pommier prennent
de la valeur. La coopérative des Vergers du pays dAuge
paye la tonne environ 1300 F, un prix assez élevé
mais justifié du fait que la récolte est triée
par variétés et livrée en boîtes.
Pour François Gaubert, cela constitue un revenu non négligeable,
dautant quil a fait un gros investissement consécutif
à son installation, la construction dune nouvelle
stabulation laitière aux normes. Quant aux pommiers, il
attend à présent que les quinze hectares de pommiers
de haute tige arrivent à pleine maturité, en 2010.
Les amoureux du pays dAuge peuvent être rassurés
: au XXIe siècle, les vaches continueront encore à
paître sous les pommiers de Camembert.
Philippe Kroslakova |