N° 547 | FEVRIER 2000

Accueil

Archives

Recherche

 

 

 

 

 

La pomme à cidre sauvée par la coopération

A Vimoutiers, de jeunes agriculteurs ont créé une coopérative cidricole pour relancer la culture traditionnelle du pommier à cidre. Un bon exemple de reconquête locale de la valeur ajoutée.

Ce n’est pas tous les jours que des agriculteurs créent une coopérative pour transformer et commercialiser leur produit. Qui plus est, quand il s’agit de faire du cidre, comme aux Vergers du pays d’Auge, coopérative sise à Vimoutiers, rue des Pommiers (!). L’histoire commence fin 1995, lorsque Pernod-Ricard ferme la dernière cidrerie du canton, laissant craindre aux agriculteurs la fin de la culture de la pomme à cidre. Des producteurs et la chambre d’agriculture constituent alors une association pour étudier les possibilités de relancer une cidrerie. C’est aussi à cette époque qu’est lancée l’AOC « cidre du pays d’Auge ». « Cela nous a motivés, reconnaît Frédéric Blondeau, agriculteur qui préside la coopérative, « même si ça n’a pas été le facteur déclenchant ».

C’est ainsi qu’à la fin de 1996, 29 producteurs créent la coopérative : des agriculteurs, dont une bonne partie de jeunes du CCJA, mais aussi des particuliers. Les locaux sont loués à la ville de Vimoutiers pour une somme modique. Trois personnes et demie sont employées à la coopérative.

En 1997, première campagne, 70 000 bouteilles ont été produites, selon la méthode traditionnelle conforme à l’appellation : les pommes à cidre, ramassées à la main, sont lavées puis râpées pour en extraire le jus. Les proportions de pommes, douces et amères, sont définies par le maître de chai pour donner au cidre de la coopérative sa typicité. Ce n’est pas un mince travail : une cinquantaine de variétés sont autorisées par l’appellation ! Le moût est mis à fermenter en cuve, à basse température (7-8 °C). Au cours de cette phase, il se clarifie naturellement : la pectine entraîne les impuretés, formant un chapeau en haut de la cuve. Après la fermentation, le cidre est mis en bouteille où la prise de mousse se fait naturellement, grâce aux levures présentes dans le cidre, au cours d’une garde qui dure six semaines.

La qualité du cidre des Vergers du pays d’Auge a été vite reconnue : en 1998 il obtient une médaille de bronze au Concours général agricole ; en 1999, c’est une médaille d’argent. Elle a permis de démarquer le produit de la production industrielle courante, avec laquelle il est impossible de rivaliser sur le plan de prix. « La production de la coopérative représente à peine plus d’une journée de pressage d’une grosse cidrerie ! », commente Frédéric Blondeau.

Mais c’est sur le plan commercial que la coopérative a eu le défi le plus difficile à relever. Au début de la deuxième campagne, une bonne partie des bouteilles de l’année précédente étaient encore invendues. « Nous avons dû démarcher nos clients tout seuls, à partir de zéro. C’est la partie commerciale qui est la plus dure, un métier à part entière auquel on n’est pas forcément préparé comme agriculteur », explique Frédéric Blondeau. Depuis, la coopérative a passé un accord avec une autre cidrerie plus chevronnée et plus grosse, le Val de Vire. « A présent, nous ne cherchons plus de clients. Mais c’est grâce aux marchés que nous avons trouvé au début que nous avons pu écouler tous nos stocks ».

En fin de compte, les Vergers du pays d’Auge ont bien creusé leur sillon. La coopérative regroupe maintenant 38 adhérents et emploie trois personnes et demie. En 1999, ce sont 300 000 bouteilles qui ont été vendues. « Mais rien n’est jamais acquis, précise F. Blondeau. Il faut être très vigilants, notamment pour conserver l’agrément de l’AOC ».

François Gaubert est un des jeunes adhérents aux Vergers du pays d’Auge. En 1998, il reprend l’exploitation de ses parents : un élevage de soixante vaches laitières normandes, sur une surface de 110 ha, dont 70 en prairie naturelle, à Camembert, tout près de Vimoutiers. Tout naturellement, il reprend les parts de ses parents dans la coopérative. Commentaire : « il y a une bonne ambiance. Ce sont des gens plutôt jeunes qui veulent faire un peu plus que s’occuper de leur ferme. Garder de la valeur ajoutée dans le pays et améliorer notre image de marque, c’est pour cela que la coop a été créée. »

A Camembert comme partout ailleurs dans le pays d’Auge, le lait et la pomme à cidre ont pendant longtemps fait bon ménage. Même à table : rien de tel qu’une bouteille de cidre pour accompagner l’un des fleurons du fromage local : camembert, livarot ou pont-l’évêque. Mais traditionnellement, le pommier n’a jamais été qu’une culture d’appoint. Avec la spécialisation et la modernisation des exploitations agricoles, le cliché des vaches paissant sous les pommiers, qui fait la célébrité du pays d’Auge, a bien failli disparaître, Beaucoup de pommiers de haute tige ont été arrachés, ou remplacés dans le meilleur des cas par des vergers de basse tige, beaucoup plus productifs : jusqu’à six-cents arbres à l’hectare, contre une centaine dans les vergers traditionnels. La redécouverte des produits du terroir, consacrée par l’AOC « cidre du pays d’Auge », a renversé le mouvement. De justesse : au début du siècle, on comptait 20 000 variétés de pommes dans cette région agricole, et plus de 2000 sur le canton de Vimoutiers. Le cidre d’appellation n’en utilise plus qu’une cinquantaine, aux noms les plus divers : Solage du grouet, Groin d’âne, Noël des champs…

Bien qu’étant avant tout producteur de lait, François Gaubert est très attaché aux pommiers. « Ils font partie de notre patrimoine agricole, il faut les garder. Pour moi, ici il faut un verger ». « De haute tige », précise-t-il. « Avant, il valait mieux avoir 4 ha de pommiers de basse tige que 8 ha de pommier de haute tige qui produisaient autant. C’était la logique de l’intensification. Aujourd’hui, les pommes de haute tige sont mieux payées. Ceux qui ont planté des basses tiges n’attendent plus que la prime à l’arrachage. » L ’exploitation de Fraçois Gaubert comporte 15 ha de verger de hautes tiges dont les derniers arbres ont été plantés il y a 5 ans. Il n’a pas prévu d’en planter davantage car ces 15 ha suffisent à sa peine. Cela demande de l’entretien : il faut couper les branches sèches, le gui, replanter un arbre cassé... Et puis malgré tout, les pommiers constituent une contrainte pour la fauche de l’herbe.

Aujourd’hui, autour de 60 t de pommes à cidre sortent par an de l’exploitation par an. La moitié, « le tout-venant » est livré à la cidrerie de Montgommery (Calvados), l’autre partie va en AOC aux Vergers du pays d’Auge.

Avec la relance de la pomme à cidre (il y a aussi le calvados et le pomeau d’appellation), le verger traditionnel retrouve aussi un intérêt économique. Les prairies plantées en pommier prennent de la valeur. La coopérative des Vergers du pays d’Auge paye la tonne environ 1300 F, un prix assez élevé mais justifié du fait que la récolte est triée par variétés et livrée en boîtes. Pour François Gaubert, cela constitue un revenu non négligeable, d’autant qu’il a fait un gros investissement consécutif à son installation, la construction d’une nouvelle stabulation laitière aux normes. Quant aux pommiers, il attend à présent que les quinze hectares de pommiers de haute tige arrivent à pleine maturité, en 2010. Les amoureux du pays d’Auge peuvent être rassurés : au XXIe siècle, les vaches continueront encore à paître sous les pommiers de Camembert.

Philippe Kroslakova