N° 547 | FEVRIER 2000

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Une industrie en pleine restructuration

Protéines concentrées : quelles alternatives ?

Interview : «Nous souhaitons vite une harmonie européenne»

 

 

 Alimentation animale

Un virage à négocier

1996, crise de la vache folle. Mai 1999, alerte à la dioxine. Juin 1999, scandale des boues d’épuration. Depuis quatre ans, l’industrie de l’alimentation animale a été entachée par ces crises successives auxquelles sont venues s’ajouter l’interdiction des antibiotiques et la pression anti-OGM. Quelle est sa part de responsabilité, comment a-t-elle réagi ? Traçabilité, qualité, liste positive de produits sont les solutions qui vont lui permettre de négocier ce virage très difficile.

Complètement en amont des filières agricoles, l’industrie de l’alimentation animale porte une responsabilité plus importante que d’autres dans les crises récentes qui ont ébranlé tous les secteurs de l’élevage en France

1996 restera dans les mémoires des producteurs de viande bovine comme une année noire, celle de la crise de la vache folle. L’ESB a été portée au devant du grand public à la suite de décisions brutales prises par le gouvernement britannique. La France avait déjà pris la décision d’interdire l’importation puis l’incorporation de farines d’origine animale dans l’alimentation des bovins depuis 1990. L’année précédente, le Snia, Syndicat national des industriels de la nutrition animale avait recommandé à ses adhérents « d’écarter l’utilisation de toute farine de viande importée ou métropolitaine dans les formules des ruminants et d’éviter dans les usines polyvalentes la fabrication de formules ruminants derrière des formules comportant des farines de viande ».

Un renforcement du traitement pour les farines animales

A partir de 1996, la réglementation se renforce. Elle impose le traitement à 113 °C et à une pression 3 bars pendant 20 minutes, des sous-produits animaux utilisés dans l’alimentation des autres animaux que les ruminants et oblige le retrait des produits à haut risque, à savoir les tissus cérébro-spinaux, cadavres et saisies d’abattoirs.

Les choses s’étaient à peu près calmées pour l’industrie de l’alimentation animale composée d’entreprises privées et de coopératives et qui constitue le premier secteur de l’agrofourniture en France. Jusqu’à ce qu’éclate l’affaire de la dioxine en mai dernier. Acte frauduleux ou simple erreur dans les circuits de recyclage des huiles en Belgique, toujours est-il que des fûts de pyralène se sont retrouvés mélangés à des graisses et des huiles, qu’ils ont contaminé des aliments destinés aux animaux, et que cette affaire a créé pour la deuxième fois un mouvement de panique chez les consommateurs européens. En France, elle a provoqué un arrêt brutal de la consommation de viande de volaille pendant plusieurs semaines, les ventes n’ont repris un cours normal qu’en septembre.

Le problème étant rapidement identifié et restant isolé à un fournisseur belge, pas de décisions particulières n’ont été prises en France, si ce n’est un contrôle renforcé de la part des entreprises sur les matières premières qui pourraient éventuellement venir des pays du Benelux ou d’Europe du Nord.

L’incorporation des boues d’épuration

Nouveau coup de théâtre dans les premiers jours de juin, dans la foulée de la crise de la dioxine, Le Canard Enchaîné publie des extraits d’un rapport de la répression des fraudes qui dénonce l’incorporation de boues de station d’épuration dans la fabrication de farines animales en France. Aussi saugrenue qu’elle puisse paraître, cette information n’était pas un canular, les éleveurs et les fabricants d’aliments ont été obligés de se rendre à l’évidence : des équarrisseurs ont bel et bien pris l’habitude d’incorporer dans les farines animales, des boues issues du traitement biologique de leurs eaux usées. « Nous avons été très étonnés par ces pratiques et estimons même avoir été abusés, car les entreprises concernées faisaient l’objet d’un contrôle de la part de l’administration », commente un des principaux industriels.

Le Snia a déposé plainte contre X dans cette affaire au Tribunal de Rennes dès le 2 août dernier. Le Syncopac, Fédération nationale des coopératives de production et d’alimentation animale a aussi récemment décidé de porter plainte, estimant que les fabricants d’aliments avaient été trompés sur la qualité des matières premières qu’ils achetaient.

« Ce dossier nous a beaucoup occupé depuis cet été, reconnaît Yves Montecot, président du Snia, nous avons travaillé avec le syndicat des équarrisseurs, et depuis la fin décembre 1999, une liste positive de produits qui peuvent entrer dans la composition des farines et des graisses animales destinées à l’alimentation animale a été établie. Ce qui signifie que depuis la fin de l’an dernier, tout ce qui ne figure pas sur cette liste, est interdit ».

 

Onze procès

Depuis l’affaire de la vache folle, les industriels français de l’alimentation animale ont mis les bouchées doubles pour faire un grand ménage au sein de la profession, pour enrayer les dérives et exclure de leurs rangs au moindre faux pas, les entreprises qui ne respectent pas à la lettre la réglementation. « Depuis quelques années, le Snia s’est porté partie civile dans onze affaires mettant en cause des entreprises à qui l’on pouvait reprocher certaines pratiques ou l’utilisation de certains produits », précise Stéphane Radet, responsable du service juridique du syndicat.

Récemment encore (à la mi-décembre), le conseil d’administration du Snia a décidé de radier la SARL Lagrost de Saône-et-Loire de ses adhérents.

Retrait de quatre antibiotiques

Les antibiotiques font également partie des contraintes nouvelles liées à la fabrication des aliments. Cette fois aucun accident particulier n’est venu entaché leur utilisation, la décision d’en supprimer de la liste des produits autorisés a été prise par principe de précaution. Susceptibles d’entraîner des phénomènes de résistance chez l’homme, quatre antibiotiques sont interdits dans l’alimentation animale depuis le 1er juillet 1999, la bacitracine zinc, le phosphate de tylosine, la spiramycine et la virginiamycine. Deux autres antibiotiques avaient déjà fait l’objet d’une interdiction, l’avoparcine en 1997 et l’ardacine, en 1998. Deux facteurs de croissance (carbadox et olaquindox) ont subi le même sort le 1er septembre et trois coccidiostatiques (arprinocide, dinitolmide et ipronidazole), le 1er octobre. Quatre antibiotiques restent autorisés : la salinomycine sodium, le flavophospholipol, l’avilamycine et le monensi sodium. Le retrait de ces additifs donne du fil à retordre aux filières viande, car ils apportaient une amélioration de la croissance des animaux et une diminution de leur indice de consommation. Chez les volailles, ils pouvaient apporter une amélioration des performances de 3 à 5 % et chez les porcins jusqu’à 10 %. Pour y faire face, les industriels et les éleveurs ont deux solutions : les remplacer par d'autres produits autorisés sachant que la palette de possibilités est très étroite, ou supprimer totalement tout ajout de substances de ce type et opter pour des conditions d’élevage alternatives, moins stressantes pour les animaux.

Le problème du soja transgénique

Autre dossier auquel l’industrie de l’alimentation animale est confrontée depuis plusieurs mois, celui des organismes génétiquement modifiés. Jusqu’à présent les filières incorporent du soja transgénique importé sans vraiment avoir la possibilité de faire autrement. Dans les mois qui viennent, les choses vont peut être changer. En France, une filière soja de pays certifiée sans OGM a vu le jour cet automne à l’initiative de plusieurs entreprises, en particulier du groupe Glon Sanders et de Sofiprotéol, établissement financier de la filière huile et protéines végétales. La filière repose sur une production complètement « tracée » depuis les semences jusqu’aux volailles ou jusqu’aux œufs, en passant par les tourteaux et les graines utilisées en alimentation animale. Onze coopératives et près de deux mille producteurs participent à l’opération. Les différents partenaires tablent sur une récolte de 50 000 tonnes en 2000 et de 200 000 tonnes à terme si le marché se confirme. Ce qui restera modeste au regard des près de 4 millions tonnes de soja utilisées chaque année en France.

« Nous suivons aussi de très près les semis de soja non OGM mis en place au Brésil, indique Yves Montécot. Le soja a été semé entre septembre et novembre et les premières récoltes devraient arriver sur le marché dès le mois de mars. Nous verrons si elles peuvent répondre aux exigences du non-OGM ».

Encore faut-il savoir ce que l’on entend ici en Europe par « non-OGM ». Une réglementation a été instaurée en ce qui concerne l’alimentation humaine avec un seuil de 1 % d’OGM pour les aliments reconnus sans OGM, mais rien n’a été défini pour l’alimentation animale. En l’absence de décision, les professionnels français de l’alimentation animale se sont prononcés en faveur d’un seuil à 2,5 % maximum d’OGM pour les aliments reconnus non-OGM. « Compte tenu des volumes de matière première brassés, et de l’importance de la part des produits végétaux, maïs et soja, concernés par le dossier OGM, nous avons estimé que ce seuil constituait un niveau techniquement raisonnable, indique Yves Montécot. En Amérique du Nord, des filières soja non OGM se sont aussi mises en place, avec un seuil de 5 %.

Au cours d’une réunion organisée récemment par l’Ucaab, le Dr Angerimo Luis Brum, économiste à l’Université de Rio Grande do Sul au Brésil, a été très clair, pour lui le tourteau de soja garanti non OGM, c’est possible mais avec un prix de 20 % supérieur au tourteau classique (avec OGM). Le Japon importe du soja non OGM des Etats-Unis avec un surcoût de 40 $ (250 F) la tonne pour un prix du soja classique de 175 la tonne.

Un maître mot, la traçabilité

« Les crises successives que nous avons connues ont conduit les entreprises d’aval a imposé des cahiers des charges très stricts aux fabricants d’aliments, explique Jean-Claude Carillette, responsable de la formulation à l’Ucaab. Les cahiers des charges des producteurs en particulier dans le secteur de la volaille se sont fortement renforcés ». Pour lui, les fabricants d’aliments ont répondu aux exigences des consommateurs, par une traçabilité sans faille de leurs produits et une multiplication des contrôles. Quant aux produits, l’évolution dépendra uniquement de la demande des consommateurs.

Jusqu’à maintenant le marché de l’aliment garanti sans OGM était très marginal, mais il pourrait devenir significatif dès 2000. Tout dépendra si les clients acceptent d’en payer le coût. La question est la même pour les aliments sans farines animales. « La suppression totale des farines et des graisses animales engendre un surcoût de 4 à 6 centimes par kilo d’aliment, qui tend à augmenter au fur et à mesure de la désaffection pour les farines et les graisses animales dont le prix s’effondre », estime Jean-Claude Carillette. Aujourd’hui, cette demande se situe aux alentours de 20 à 30 %. Certaines entreprises comme Audecoop (11) se sont même spécialisées dans l’aliment 100 % végétal. Les filières label sont les plus demandeuses. Quant aux aliments sans antibiotiques ni facteurs de croissance, la demande oscillerait aussi entre 20 et 30 % du total.

Jusqu’à présent, le surcoût lié à la mise en place de contrôles accrus et de traçabilité est passé presque inaperçu, car depuis 1992, le prix des aliments n’a cessé de baisser. Il a suivi la chute du cours des matières premières, des céréales en Europe (à la suite de la réforme de la Pac) et du soja américain (pour plusieurs raisons, y compris l’utilisation de variétés OGM).

Mais le prix des matières premières est aujourd’hui à la hausse et les surcoûts engendrés par davantage de contrôle et de surveillance, par le remplacement de matières premières bon marché par des produits plus chers, vont à présent avoir des répercussions sur le prix de l’aliment.

Un autre événement a marqué l’industrie de l’alimentation animale ces dernières années, il est passé presque sous silence dans cette période de crise, mais il constitue pourtant une évolution primordiale pour l’agriculture : la filière aliment du bétail consomme désormais des céréales produites en France. Avant 1992, elle n’incorporait que 15 % de céréales (3 millions t) utilisant plutôt du manioc et du corn gluten feed, aujourd’hui, elle en consomme près de 50 % (10 millions t). Les récentes décisions de l’Agenda 2000 ne devraient que conforter cette évolution.

Béatrice Carlier