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Alimentation animale
Un virage à
négocier
1996, crise de la vache folle. Mai 1999, alerte à la
dioxine. Juin 1999, scandale des boues dépuration.
Depuis quatre ans, lindustrie de lalimentation animale
a été entachée par ces crises successives
auxquelles sont venues sajouter linterdiction des
antibiotiques et la pression anti-OGM. Quelle est sa part de
responsabilité, comment a-t-elle réagi ? Traçabilité,
qualité, liste positive de produits sont les solutions
qui vont lui permettre de négocier ce virage très
difficile.
Complètement en amont des filières
agricoles, lindustrie de lalimentation animale porte
une responsabilité plus importante que dautres dans
les crises récentes qui ont ébranlé tous
les secteurs de lélevage en France
1996 restera dans les mémoires des producteurs de viande
bovine comme une année noire, celle de la crise de la
vache folle. LESB a été portée au
devant du grand public à la suite de décisions
brutales prises par le gouvernement britannique. La France avait
déjà pris la décision dinterdire limportation
puis lincorporation de farines dorigine animale dans
lalimentation des bovins depuis 1990. Lannée
précédente, le Snia, Syndicat national des industriels
de la nutrition animale avait recommandé à ses
adhérents « décarter lutilisation
de toute farine de viande importée ou métropolitaine
dans les formules des ruminants et déviter dans
les usines polyvalentes la fabrication de formules ruminants
derrière des formules comportant des farines de viande
».
Un renforcement du traitement pour les
farines animales
A partir de 1996, la réglementation se renforce. Elle
impose le traitement à 113 °C et à une pression
3 bars pendant 20 minutes, des sous-produits animaux utilisés
dans lalimentation des autres animaux que les ruminants
et oblige le retrait des produits à haut risque, à
savoir les tissus cérébro-spinaux, cadavres et
saisies dabattoirs.
Les choses sétaient à peu près
calmées pour lindustrie de lalimentation animale
composée dentreprises privées et de coopératives
et qui constitue le premier secteur de lagrofourniture
en France. Jusquà ce quéclate laffaire
de la dioxine en mai dernier. Acte frauduleux ou simple erreur
dans les circuits de recyclage des huiles en Belgique, toujours
est-il que des fûts de pyralène se sont retrouvés
mélangés à des graisses et des huiles, quils
ont contaminé des aliments destinés aux animaux,
et que cette affaire a créé pour la deuxième
fois un mouvement de panique chez les consommateurs européens.
En France, elle a provoqué un arrêt brutal de la
consommation de viande de volaille pendant plusieurs semaines,
les ventes nont repris un cours normal quen septembre.
Le problème étant rapidement identifié
et restant isolé à un fournisseur belge, pas de
décisions particulières nont été
prises en France, si ce nest un contrôle renforcé
de la part des entreprises sur les matières premières
qui pourraient éventuellement venir des pays du Benelux
ou dEurope du Nord.
Lincorporation des boues dépuration
Nouveau coup de théâtre dans les premiers jours
de juin, dans la foulée de la crise de la dioxine, Le
Canard Enchaîné publie des extraits dun
rapport de la répression des fraudes qui dénonce
lincorporation de boues de station dépuration
dans la fabrication de farines animales en France. Aussi saugrenue
quelle puisse paraître, cette information nétait
pas un canular, les éleveurs et les fabricants daliments
ont été obligés de se rendre à lévidence :
des équarrisseurs ont bel et bien pris lhabitude
dincorporer dans les farines animales, des boues issues
du traitement biologique de leurs eaux usées. «
Nous avons été très étonnés
par ces pratiques et estimons même avoir été
abusés, car les entreprises concernées faisaient
lobjet dun contrôle de la part de ladministration
», commente un des principaux industriels.
Le Snia a déposé plainte contre X dans cette
affaire au Tribunal de Rennes dès le 2 août dernier.
Le Syncopac, Fédération nationale des coopératives
de production et dalimentation animale a aussi récemment
décidé de porter plainte, estimant que les fabricants
daliments avaient été trompés sur
la qualité des matières premières quils
achetaient.
« Ce dossier nous a beaucoup occupé depuis
cet été, reconnaît Yves Montecot, président
du Snia, nous avons travaillé avec le syndicat des
équarrisseurs, et depuis la fin décembre 1999,
une liste positive de produits qui peuvent entrer dans la composition
des farines et des graisses animales destinées à
lalimentation animale a été établie.
Ce qui signifie que depuis la fin de lan dernier, tout
ce qui ne figure pas sur cette liste, est interdit ».
Onze procès
Depuis laffaire de la vache folle, les industriels français
de lalimentation animale ont mis les bouchées doubles
pour faire un grand ménage au sein de la profession, pour
enrayer les dérives et exclure de leurs rangs au moindre
faux pas, les entreprises qui ne respectent pas à la lettre
la réglementation. « Depuis quelques années,
le Snia sest porté partie civile dans onze affaires
mettant en cause des entreprises à qui lon pouvait
reprocher certaines pratiques ou lutilisation de certains
produits », précise Stéphane Radet, responsable
du service juridique du syndicat.
Récemment encore (à la mi-décembre),
le conseil dadministration du Snia a décidé
de radier la SARL Lagrost de Saône-et-Loire de ses adhérents.
Retrait de quatre antibiotiques
Les antibiotiques font également partie des contraintes
nouvelles liées à la fabrication des aliments.
Cette fois aucun accident particulier nest venu entaché
leur utilisation, la décision den supprimer de la
liste des produits autorisés a été prise
par principe de précaution. Susceptibles dentraîner
des phénomènes de résistance chez lhomme,
quatre antibiotiques sont interdits dans lalimentation
animale depuis le 1er juillet 1999, la bacitracine zinc, le phosphate
de tylosine, la spiramycine et la virginiamycine. Deux autres
antibiotiques avaient déjà fait lobjet dune
interdiction, lavoparcine en 1997 et lardacine, en
1998. Deux facteurs de croissance (carbadox et olaquindox) ont
subi le même sort le 1er septembre et trois coccidiostatiques
(arprinocide, dinitolmide et ipronidazole), le 1er octobre. Quatre
antibiotiques restent autorisés : la salinomycine
sodium, le flavophospholipol, lavilamycine et le monensi
sodium. Le retrait de ces additifs donne du fil à retordre
aux filières viande, car ils apportaient une amélioration
de la croissance des animaux et une diminution de leur indice
de consommation. Chez les volailles, ils pouvaient apporter une
amélioration des performances de 3 à 5 % et chez
les porcins jusquà 10 %. Pour y faire face, les
industriels et les éleveurs ont deux solutions :
les remplacer par d'autres produits autorisés sachant
que la palette de possibilités est très étroite,
ou supprimer totalement tout ajout de substances de ce type et
opter pour des conditions délevage alternatives,
moins stressantes pour les animaux.
Le problème du soja transgénique
Autre dossier auquel lindustrie
de lalimentation animale est confrontée depuis plusieurs
mois, celui des organismes génétiquement modifiés.
Jusquà présent les filières incorporent
du soja transgénique importé sans vraiment avoir
la possibilité de faire autrement. Dans les mois qui viennent,
les choses vont peut être changer. En France, une filière
soja de pays certifiée sans OGM a vu le jour cet automne
à linitiative de plusieurs entreprises, en particulier
du groupe Glon Sanders et de Sofiprotéol, établissement
financier de la filière huile et protéines végétales.
La filière repose sur une production complètement
« tracée » depuis les semences jusquaux
volailles ou jusquaux ufs, en passant par les tourteaux
et les graines utilisées en alimentation animale. Onze
coopératives et près de deux mille producteurs
participent à lopération. Les différents
partenaires tablent sur une récolte de 50 000 tonnes
en 2000 et de 200 000 tonnes à terme si le marché
se confirme. Ce qui restera modeste au regard des près
de 4 millions tonnes de soja utilisées chaque année
en France.
« Nous suivons aussi de très près les
semis de soja non OGM mis en place au Brésil, indique
Yves Montécot. Le soja a été semé
entre septembre et novembre et les premières récoltes
devraient arriver sur le marché dès le mois de
mars. Nous verrons si elles peuvent répondre aux exigences
du non-OGM ».
Encore faut-il savoir ce que lon entend ici en Europe
par « non-OGM ». Une réglementation
a été instaurée en ce qui concerne lalimentation
humaine avec un seuil de 1 % dOGM pour les aliments reconnus
sans OGM, mais rien na été défini
pour lalimentation animale. En labsence de décision,
les professionnels français de lalimentation animale
se sont prononcés en faveur dun seuil à 2,5
% maximum dOGM pour les aliments reconnus non-OGM. «
Compte tenu des volumes de matière première brassés,
et de limportance de la part des produits végétaux,
maïs et soja, concernés par le dossier OGM, nous
avons estimé que ce seuil constituait un niveau techniquement
raisonnable, indique Yves Montécot. En Amérique
du Nord, des filières soja non OGM se sont aussi mises
en place, avec un seuil de 5 %.
Au cours dune réunion organisée récemment
par lUcaab, le Dr Angerimo Luis Brum, économiste
à lUniversité de Rio Grande do Sul au Brésil,
a été très clair, pour lui le tourteau de
soja garanti non OGM, cest possible mais avec un prix de
20 % supérieur au tourteau classique (avec OGM). Le Japon
importe du soja non OGM des Etats-Unis avec un surcoût
de 40 $ (250 F) la tonne pour un prix du soja classique de 175
la tonne.
Un maître mot, la traçabilité
« Les crises successives que nous avons connues ont
conduit les entreprises daval a imposé des cahiers
des charges très stricts aux fabricants daliments,
explique Jean-Claude Carillette, responsable de la formulation
à lUcaab. Les cahiers des charges des producteurs
en particulier dans le secteur de la volaille se sont fortement
renforcés ». Pour lui, les fabricants daliments
ont répondu aux exigences des consommateurs, par une traçabilité
sans faille de leurs produits et une multiplication des contrôles.
Quant aux produits, lévolution dépendra uniquement
de la demande des consommateurs.
Jusquà maintenant le marché de laliment
garanti sans OGM était très marginal, mais il pourrait
devenir significatif dès 2000. Tout dépendra si
les clients acceptent den payer le coût. La question
est la même pour les aliments sans farines animales. «
La suppression totale des farines et des graisses animales engendre
un surcoût de 4 à 6 centimes par kilo daliment,
qui tend à augmenter au fur et à mesure de la désaffection
pour les farines et les graisses animales dont le prix seffondre
», estime Jean-Claude Carillette. Aujourdhui,
cette demande se situe aux alentours de 20 à 30 %. Certaines
entreprises comme Audecoop (11) se sont même spécialisées
dans laliment 100 % végétal. Les filières
label sont les plus demandeuses. Quant aux aliments sans antibiotiques
ni facteurs de croissance, la demande oscillerait aussi entre
20 et 30 % du total.
Jusquà présent, le surcoût lié
à la mise en place de contrôles accrus et de traçabilité
est passé presque inaperçu, car depuis 1992, le
prix des aliments na cessé de baisser. Il a suivi
la chute du cours des matières premières, des céréales
en Europe (à la suite de la réforme de la Pac)
et du soja américain (pour plusieurs raisons, y compris
lutilisation de variétés OGM).
Mais le prix des matières premières est aujourdhui
à la hausse et les surcoûts engendrés par
davantage de contrôle et de surveillance, par le remplacement
de matières premières bon marché par des
produits plus chers, vont à présent avoir des répercussions
sur le prix de laliment.
Un autre événement a marqué lindustrie
de lalimentation animale ces dernières années,
il est passé presque sous silence dans cette période
de crise, mais il constitue pourtant une évolution primordiale
pour lagriculture : la filière aliment du bétail
consomme désormais des céréales produites
en France. Avant 1992, elle nincorporait que 15 % de céréales
(3 millions t) utilisant plutôt du manioc et du corn gluten
feed, aujourdhui, elle en consomme près de 50 %
(10 millions t). Les récentes décisions de lAgenda
2000 ne devraient que conforter cette évolution.
Béatrice Carlier |