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Les cent visages
du côt
Selon les régions, ce cépage
discret change de nom. Mais il est toujours là pour apporter
son identité à la personnalité des grands
crus.
Dans les vignobles du Médoc,
cest le malbec ; en Quercy, il se nomme lauxerrois.
Dans le Libournais il est connu sous le nom de pressac. Ailleurs,
en France, il a fait son trou dans les vins de pays sous diverses
identités : le pied rouge, le jacobain, le grifforin.
Mais pour les ampélographes, les savants de la vigne et
des cépages, cest le côt. Nom quil porte
traditionnellement dans le Val de Loire, région censée
parler le français le plus pur, ou en tout cas le plus
proche des règles académiques. Admettons-le donc :
« côt » est le nom véritable de ce cépage
aux cent visages.
Un cépage secondaire, disent les traités spécialisés.
Mais qui, pourtant, est présent dans beaucoup de grands
crus. Comme les cuivres dans un orchestre symphonique, ou la
contrebasse dans une formation de jazz, il apporte son concours
discret, mais indispensable, à la prestation des cépages
virtuoses de la vinification en rouges, les cabernets-sauvignons,
les cabernets-francs, les merlots. Dans les assemblages il apporte
son assise et sa musculature à des cépages plus
aromatiques et plus mélodiques. Il fait aussi évoluer
les vins plus vite vers leur maximum de qualités gustatives.
Il reste pourtant un mal-aimé de la viticulture française :
de 10 000 ha dans les années soixante, il nen
couvre plus guère aujourdhui que la moitié.
Cest quil a un défaut de santé :
il est très sensible à la coulure, labsence
de fécondation des fleurs si le printemps nest pas
beau.
Dans le Bordelais, le côt (baptisé ici, répétons-le,
le malbec) reste partout présent, mais à doses
homéopathiques. Dans le Blayais et les côtes-de-bourg,
par exemple, sur la rive droite de la Gironde, où domine
le merlot, il ne doit pas dépasser 15 % de lassemblage.
Il est aussi présent dans plusieurs vignobles du Sud-Ouest,
Bergerac, les côtes du Brulhois ou de Duras. En Anjou,
il est assez volontiers associé au gamay. en Touraine
au cabernet franc, sauf dans les grands crus mono ou bi-cépages,
les chinons ou les bourgueils.
Mais sa terre de prédilection, celle qui lhonore
plus que les cépages de meilleure réputation, cest
le Quercy. Et plus précisément la moyenne vallée
du Lot, le terroir de Cahors, où il est, sous le pseudonyme
d'« auxerrois », le cépage-roi. Il entre pour
au moins 70 % (ses compagnons dassemblage étant
le merlot bordelais et le tannat guyennais) dans la composition
de ce vin, puissant, tannique, dun rouge sombre presque
noir. Certains vignerons le traitent même en solo. Il lui
faut bien dix ans de garde pour épanouir toutes ses qualités.
Le Cahors fut jadis célèbre dans toute lEurope,
« liqueur forte et savoureuse » chantée
à la Renaissance par le poète Clément Marot
(qui, il faut quand même le préciser, était
un enfant du pays) exporté jusque dans la lointaine
Russie où il devint, sous ce même nom de «
Kahor », le vin de messe de léglise orthodoxe.
Cest ainsi que le côt émigra vers les coteaux
de lUkraine et de la Biélorussie.
Il émigra aussi, dans la direction opposée,
vers lArgentine, qui, avec 30 000 ha de plantations,
a constitué le plus important vignoble mondial de côt,
traité là-bas en vin monocépage. Le Chili
voisin la également importé, mais pour lassocier
à ses autres encépagements dorigine bordelaise.
Il tente aujourdhui les viticulteurs australiens et californiens,
qui voient en lui, comme le veut la tradition bordelaise, un
contrepoint haut en couleurs de leurs cabernets.
ANTOINE MENOUX |