|
Des progrès
spectaculaires
Le tracteur ne réagit pas
encore à la parole et à la pensée. Mais
s'agissant de la transmission, le nombre de manipulations en
cabine ne cesse de diminuer. Une automatisation qui optimise
la performance du tracteur et de son chauffeur, avec des incidences
économiques loin d'être négligeables.
Moins de débrayages et donc moins
d'embrayages, moins de manipulations de leviers, moins de temps
morts, moins de craquements, moins d'usure, moins de fatigue
Tout diminue sauf
le nombre de commandes (le prix, on y
reviendra), de boutons poussoirs, d'écrans, d'indicateurs
de contrôle, et accessoirement de pages à lire dans
le manuel d'utilisation ! Mais aussi paradoxal que cela
puisse paraître, plus le tableau de bord est garni, plus
la conduite du tracteur gagne en simplicité, en souplesse,
en efficacité. Si le nombre de commandes augmente, c'est
parce que le nombre d'automatismes est toujours plus important.
Et partant de là, les écrans de contrôle
s'avèrent nécessaires pour renseigner le chauffeur
sur la séquence dans laquelle il opère. Les évolutions
enregistrées sur les transmissions se sont d'abord focalisées
sur l'embrayage, l'objectif étant de le solliciter le
moins souvent possible, avant de porter sur des automatismes
de la conduite sur route, du travail au champ et de la gestion
des fourrières, sans oublier la manutention, caractérisée
par la succession rapprochée des marches avant et arrière.
Embrayage : trois niveaux d'impasse
L'embrayage, indispensable il y a encore quelques années
pour changer le sens d'avancement, pour changer de vitesse dans
une gamme donnée ou pour changer de gamme de vitesses,
est en passe de devenir accessoire. Il est de plus en plus supplanté
par les inverseurs hydrauliques qui permettent de changer le
sens de la marche, sans toucher ni la pédale d'embrayage
ni la pédale de frein, la gestion électronique
commandant le ralentissement du tracteur sans passer par une
phase de roue libre. Linverseur hydraulique est aujourd'hui
la version la plus sophistiquée de l'inverseur, qui surclasse
les inverseurs synchronisés, qu'ils soient pilotés
ou pas. Certaines marques le proposent sur leur gamme vigne-arbo,
bien utile dans les petites parcelles gourmandes en manuvres.
C'est dire si la haute technologie ne se cantonne plus aux tracteurs
les plus imposants. Techniquement parlant, ces inverseurs hydrauliques
mettent en uvre des embrayages humides (cest-à-dire
dans lhuile) qui, au passage, gagnent en longévité,
comparés aux disques à sec des embrayages conventionnels.
Au niveau des changements de vitesse, c'est la possibilité
de passer les vitesses sous charge (on dit aussi sous couple)
qui dispense le chauffeur de solliciter sa pédale d'embrayage
pour passer un obstacle, au transport (côte) comme au champ
(veine difficile). A ce niveau, les degrés de sophistication
sont multiples selon les gammes de tracteurs en présence.
Ils démarrent avec des boîtes assurant deux passages
sous charge jusqu'à l'extrême actuel représenté
par neuf passages sous charges. Les dénominations sont
elles aussi multiples : doubleur, hi-lo ou semi-powershift à
deux passages sous charge désignent la même fonctionnalité.
Les boîtes à quatre passages sous charge sont les
plus répandues. La mise en uvre de cette fonction
s'opère en pressant un simple commutateur idéalement
placé sur le levier de vitesse. Techniquement parlant,
ce sont encore des multidisques à l'intérieur de
la boîte de vitesse qui autorisent les passages sous charge.
Sur les boîtes semi-powershift, le changement de gamme
(rampantes, lentes, rapides
) peut solliciter la pédale
d'embrayage. Sur les boîtes full-powershift (ou non-stop),
le passage de la première à la dernière
vitesse disponible s'opère pied gauche collé au
plancher de la cabine. Le summum de la progressivité réside
dans les transmissions à variation continue, une catégorie
inaugurée par Fendt (Vario) sur les tracteurs et sur laquelle
se penchent aujourd'hui d'autres constructeurs. Si la pédale
d'embrayage est toujours présente sur des tracteurs équipés
d'une full-powershift, généralement très
puissants, l'utilisation de l'embrayage se limite aux manuvres
d'approche, pour atteler un outil par exemple.
Des retombées multiples
Le fait de ne plus avoir à appuyer sur une pédale
d'embrayage pour passer quelques rapports de vitesse, sinon la
totalité, n'a rien d'anecdotique. Le principal objet n'est
pas de faire reculer les risques de tendinites, même si
le confort de conduite y gagne évidemment. Par contre,
le gain de temps procuré par les passages automatiques
constitue un des gros avantages des passages sous charge. En
ce qui concerne l'inverseur hydraulique par exemple, qui commande
le changement du sens d'avancement, c'est à la manutention
(chargeur, désilage
) que le gain de temps sera le
plus important, comparé à un tracteur équipé
d'un inverseur mécanique même synchronisé.
Au gain de temps s'ajoute une longévité accrue
du système d'embrayage, car la sollicitation trop poussée
d'un inverseur mécanique accélère l'usure
des pièces en mouvement.
En ce qui concerne les travaux au champ, le fait d'avoir simplement
à presser une commande pour passer à l'étage
supérieur sera plus incitative qu'un passage manuel, nécessitant
éventuellement l'immobilisation du tracteur en cas d'absence
de passage séquentiel entre deux gammes. La différence
entre les deux cas de figure, c'est 1 ou 2 km/h de vitesse d'avancement
glanée et à l'arrivée, des débits
de chantier qui peuvent être significativement différents.
Des incidences sur la qualité du travail réalisé
peuvent également être enregistrées, comme
c'est le cas avec les outils animés par la prise de force.
« Un moteur associé à une boîte
mécanique a en général une forte réserve
de couple afin de pouvoir encaisser des variations d'effort,
explique Vincent Nouvel, responsable de la formation commerciale
chez New Holland. Mais ainsi configuré, un moteur qui
mobilise son couple le fait au détriment du régime
prise de force. La qualité du travail réalisé
par un semoir ou par une herse rotative peut ainsi être
pénalisée. Au transport, c'est la vitesse d'avancement
qui fait les frais de ce type de conception. Un tracteur s'amortira
d'autant mieux qu'on l'emploiera au maximum de ses performances
et qu'on lui fera faire beaucoup d'heures. »
Des surcoûts à relativiser
Confort de conduite amélioré, qualité
de travail assurée, débits de chantier maximisés,
polyvalence champ-transport-manutention optimisée, longévité
accrue des organes en mouvement : les transmissions à
passage sous charge ne manquent pas d'atouts. Et l'on n'a pas
évoqué les automatismes qui viennent se greffer
sur la gestion électronique de telles transmissions (voir
encadré). Des bénéfices plus ou moins aisés
à quantifier mais forcément contrebalancés
par des surcoûts à l'achat et à l'utilisation.
Les surcoûts à l'achat sont assez faciles à
matérialiser, pour la simple raison que les automatismes
de transmission sont en général proposés
en option. C'est ainsi que le prix d'un inverseur hydraulique
se paie 8 000 à 15 000 F plus cher (selon les
marques) qu'un inverseur mécanique synchronisé.
« Cependant, il ne faut pas perdre de vue que le prix
des tracteurs, considéré en francs constants, est
orienté à la baisse, souligne Bernard Rémy,
conseiller machinisme à la chambre d'agriculture du Gers.
Un tracteur actuel de 120 ch est moins cher que le même
tracteur proposé il y a 15 ans, tout en étant plus
performant et plus confortable. Il est simplement beaucoup moins
lourd ». A l'utilisation, les surcoûts résident
principalement dans l'absorption de puissance nécessaire
aux multidisques en mouvement dans la transmission. «
La fourchette oscille entre 5 et 25 ch selon le type de transmission,
poursuit Bernard Rémy. Elle est beaucoup plus importante
dans les vitesses rapides que dans les vitesses lentes. Cette
perte de puissance, due à la circulation permanente de
l'huile entre les multidisques, est cependant toute relative
». Les marges de puissance que s'octroient en général
les utilisateurs limitent le problème à de la surconsommation
de carburant. Dans les conditions actuelles, il est assez facile
de montrer que les économies réalisées sur
les temps de travaux, grâce à une boîte à
gestion électronique, paient largement la surconsommation
induite. En terme de stratégie d'équipement, la
prise en compte de cette absorption de puissance, pour qui voudrait
faire correspondre rigoureusement son achat à son besoin,
est également vite résolue. « La puissance
affichée par les constructeurs correspond le plus souvent
à la puissance délivrée à la prise
de force, indique Sylvain Deseau, conseiller machinisme à
la chambre d'agriculture du Loiret. Mais le moteur délivre
en réalité 10 à 20 ch de plus, ce qui résout
ipso facto le problème de la transmission ».
Vices et vertus et de l'électronique
Les transmissions à passage sous charge intègrent
presque systématiquement de l'électronique, dès
l'instant où des automatismes y sont associés (voir
encadré). Hormis les avantages liés à ces
automatismes, l'électronique facilite par ailleurs l'entretien
des machines. Le cas échéant, c'est même
la programmation de certaines fonctions qui peut être modifiée,
de la même manière que sur un relevage électronique.
« L'ensemble de nos transmissions à gestion électronique
bénéficient d'une maintenance par calibrage électronique,
explique Vincent Nouvel. Au bout de 2000 heures d'utilisation,
ce calibrage permet en l'espace d'une demi-heure de séance
d'atelier de recaler la boîte sur son réglage d'origine,
en jouant sur la temporisation de mise en pression des multidisques.
A la fiabilité croissante s'ajoutent par conséquent
la facilité et la rapidité d'entretien ».
Si les vertus de l'électronique ne sont plus à
démontrer, la technologie connaît malgré
tout quelques ratés. La première source d'ennuis
est probablement causée par l'eau, qui s'infiltre au niveau
des broches, illustrant des défauts d'étanchéité.
« Aucun constructeur n'échappe à ce genre
de problème, confie Sylvain Deseau. La qualité
de la connectique laisse parfois à désirer, quand
ce n'est pas le faisceau électrique lui-même ou
sa position. Le problème de l'électronique, c'est
que ce sont des pannes très sournoises. Arrivé
chez le concessionnaire, la fonction se remet subitement à
fonctionner. Au final, cela peut finir par coûter cher
». Désormais, les meilleurs chauffeurs se reconnaissent
à l'état de salissement de leurs tracteurs
RAPHAEL LECOCQ |