N° 546 | JANVIER 2000

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De la course camarguaise à l’abrivado

 

 

 

Une passion : élever des taureaux

Olivier Thibaud est éleveur de taureaux en Camargue. Un métier à n’exercer que si l’on a la passion.

Olivier Thibaud a 31 ans, il a repris la manade (exploitation d’élevage de taureaux et de chevaux de race camargue) de son père en 1991, dans les marais de Saliers, à une trentaine de kilomètres à l’ouest d’Arles, la capitale de la Camargue. « Depuis 1931 on est manadier dans la famille. » Il s’est installé en société de fait avec son frère Jean-Daniel, qui exploite 70 ha de costières-de-Nîmes et vient l’aider le week-end. Avec sa centaine de taureaux et ses vingt chevaux, Olivier ne peut dégager deux salaires de l’exploitation, il a déjà du mal à en sortir un pour lui.

La Camargue, située dans le delta du Rhône, couvre 100 000 ha de marais, de prairies, et de rizières, ces dernières étant essentielles à l’équilibre des terres arables. Sur ces sols marécageux, 10 000 taureaux de race Camargue et 3 000 taureaux « brave » vivent en liberté, de mars à octobre, se nourrissant exclusivement de l’herbe des prairies. Il faut compter un taureau pour un hectare.

Les taureaux de race camargue (destinés à la course camarguaise ou course libre), ceux qu’Olivier élève, sont différents, morphologiquement, du taureau « brave » (taureau de combat destiné aux corridas). De plus petite taille et moins lourd, le camargue mesure entre 1,20 m et 1,30 m au garrot et pèse entre 250 et 300 kg à l’âge adulte. L’avant-train de l’animal est supérieur à son arrière-train, sa tête et son cou sont très musclés avec des cornes fines et longues en général.

Ce taureau est élevé pour la course camarguaise, mais s’il n’est pas « bon » pour cela, il est vendu à la boucherie. Sa viande, au goût sauvage, contient très peu de matières grasses (moins de 3,5 %) et bénéficie d’une AOC depuis janvier 1997. On peut la trouver dans les supermarchés de la région et dans quelques boucheries parisiennes. Cette viande n’est pourtant pas très rentable pour les éleveurs. « Elle m’est payée entre 18 et 20 F le kilo, s’il s’agit de viande de vache et entre 20-22 F s’il s’agit de taureau ». De plus, si la carcasse n’atteint pas 100 kg, elle ne bénéficie pas de l’AOC, mais seulement du label Terre de soleil   et est encore moins chère. Chez Olivier, peu d’animaux sont envoyés à la boucherie : « s’il y a vingt naissances, j’en envoie vingt à la boucherie ». Les autres taureaux, selon leur caractère, participent aux différentes fêtes taurines organisées tout l’été dans la région, comme les abrivados et les banderilles (voir encadré).

Pour Olivier, une abrivado, est plus intéressante qu’une course : « ça me rapporte 3 000 F à chaque fois. » Faire courir des taureaux lui coûte souvent de l’argent : « Pour une course, je dois mobiliser un camion toute une journée, et je gagne très peu : 500 F quand le taureau n’est pas connu. » Pour les vedettes, en revanche, le quart d’heure de course peut monter jusqu’à 10 000 F. « Pour avoir un taureau champion, il faut attendre au moins vingt ans, ici on commence tout juste à avoir des bons taureaux après une dizaine d’années », explique Olivier. C’est le rêve de tout manadier d’en posséder au moins un. Ces stars de l’arène font l’objet d’un véritable culte de la part de leurs admirateurs ; et lorsqu’ils ne « courent » plus, on les laisse mourir de leur belle mort. Enterrés dans la manade, leurs tombes deviennent alors des lieux de pèlerinage pour les aficionados.

Pour vivre, le jeune éleveur a dû trouver d’autres sources de revenus : à la belle saison, il organise des ferrades   marquage des taureaux - dans ses petites arènes et fait visiter la Camargue et sa manade avec table d’hôte le midi à des touristes qui viennent de toute la France, et même au-delà.

L’été, avec toutes les activités touristiques, est une saison difficile pour lui qui travaille seul sur l’exploitation. Heureusement le week-end des gardians, des « amateurs », viennent lui donner un coup de main, bénévolement, ou participent aux abrivados. Une trentaine de cavaliers, hommes et femmes, toujours les mêmes, véritables aficionados de la manade Thibaud.

En hiver, les fêtes taurines terminées, le jeune éleveur a encore de quoi s’occuper, il en profite pour faire les travaux d’entretien de la manade : réparation, peinture des enclos et des bâtiments. Il faut aussi distribuer du foin et des céréales aux taureaux car l’herbe vient à manquer. « Cette année, j’ai dû commencer à les nourrir plus tôt à cause des fortes pluies d’octobre. »

Toutes ces céréales proviennent de l’exploitation, c’est obligatoire pour avoir une viande AOC. Mais cultiver ces terres très salées qui sont au niveau de la mer, pose problème. Olivier s’est donc entendu avec un riziculteur auquel il cède ses terres deux ou trois ans. Les rizières sont alors irriguées en eau douce pendant ces deux ou trois années. Grâce à ce délavage, la salinité du sol baisse, le jeune éleveur peut à nouveau faire des céréales. Une chance pour lui et tous ceux qui cultivent des céréales dans la région, car sans la riziculture, ils ne pourraient rien produire : à la moindre sécheresse, en effet, la saumure qui remonte à la surface menacerait de griller tout ce qui pousse.

Un autre accord passé avec le riziculteur lui permet de faire brouter ses taureaux à partir de novembre sur les « bourrelets » des rizières. Tout le monde y trouve son compte : le riziculteur n’est pas obligé de désherber et Olivier peut nourrir ses animaux à peu de frais. Un seul inconvénient : pendant cette période, Olivier doit être là en permanence pour surveiller les taureaux.

« Le jour où j’ai récupéré cette manade, c’était plutôt un cadeau empoisonné », affirme Olivier. Pourtant quand il parle de son métier, il le fait avec passion. Et l’on devine, malgré toutes ses difficultés, que pour rien au monde il ne voudrait quitter ses beaux marais de Saliers.

ANNIE DENNEQUIN