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Une passion : élever des taureaux
Olivier Thibaud est éleveur
de taureaux en Camargue. Un métier à nexercer
que si lon a la passion.
Olivier Thibaud a 31 ans, il a repris
la manade (exploitation délevage de taureaux et
de chevaux de race camargue) de son père en 1991, dans
les marais de Saliers, à une trentaine de kilomètres
à louest dArles, la capitale de la Camargue.
« Depuis 1931 on est manadier dans la famille. »
Il sest installé en société de
fait avec son frère Jean-Daniel, qui exploite 70 ha de
costières-de-Nîmes et vient laider le week-end.
Avec sa centaine de taureaux et ses vingt chevaux, Olivier ne
peut dégager deux salaires de lexploitation, il
a déjà du mal à en sortir un pour lui.
La Camargue, située dans le delta du Rhône, couvre
100 000 ha de marais, de prairies, et de rizières,
ces dernières étant essentielles à léquilibre
des terres arables. Sur ces sols marécageux, 10 000
taureaux de race Camargue et 3 000 taureaux « brave
» vivent en liberté, de mars à octobre,
se nourrissant exclusivement de lherbe des prairies. Il
faut compter un taureau pour un hectare.
Les taureaux de race camargue (destinés à la
course camarguaise ou course libre), ceux quOlivier élève,
sont différents, morphologiquement, du taureau «
brave » (taureau de combat destiné aux corridas).
De plus petite taille et moins lourd, le camargue mesure entre
1,20 m et 1,30 m au garrot et pèse entre 250 et 300 kg
à lâge adulte. Lavant-train de lanimal
est supérieur à son arrière-train, sa tête
et son cou sont très musclés avec des cornes fines
et longues en général.
Ce taureau est élevé pour la course camarguaise,
mais sil nest pas « bon » pour
cela, il est vendu à la boucherie. Sa viande, au goût
sauvage, contient très peu de matières grasses
(moins de 3,5 %) et bénéficie dune AOC depuis
janvier 1997. On peut la trouver dans les supermarchés
de la région et dans quelques boucheries parisiennes.
Cette viande nest pourtant pas très rentable pour
les éleveurs. « Elle mest payée
entre 18 et 20 F le kilo, sil sagit de viande de
vache et entre 20-22 F sil sagit de taureau ».
De plus, si la carcasse natteint pas 100 kg, elle ne bénéficie
pas de lAOC, mais seulement du label Terre de soleil
et est encore moins chère. Chez Olivier, peu danimaux
sont envoyés à la boucherie : « sil
y a vingt naissances, jen envoie vingt à la boucherie
». Les autres taureaux, selon leur caractère,
participent aux différentes fêtes taurines organisées
tout lété dans la région, comme les
abrivados et les banderilles (voir encadré).
Pour Olivier, une abrivado, est plus intéressante quune
course : « ça me rapporte 3 000 F à
chaque fois. » Faire courir des taureaux lui coûte
souvent de largent : « Pour une course, je dois
mobiliser un camion toute une journée, et je gagne très
peu : 500 F quand le taureau nest pas connu. » Pour
les vedettes, en revanche, le quart dheure de course peut
monter jusquà 10 000 F. « Pour avoir
un taureau champion, il faut attendre au moins vingt ans, ici
on commence tout juste à avoir des bons taureaux après
une dizaine dannées », explique Olivier.
Cest le rêve de tout manadier den posséder
au moins un. Ces stars de larène font lobjet
dun véritable culte de la part de leurs admirateurs ;
et lorsquils ne « courent » plus, on les laisse
mourir de leur belle mort. Enterrés dans la manade, leurs
tombes deviennent alors des lieux de pèlerinage pour les
aficionados.
Pour vivre, le jeune éleveur a dû trouver dautres
sources de revenus : à la belle saison, il organise des
ferrades marquage des taureaux - dans ses petites arènes
et fait visiter la Camargue et sa manade avec table dhôte
le midi à des touristes qui viennent de toute la France,
et même au-delà.
Lété, avec toutes les activités
touristiques, est une saison difficile pour lui qui travaille
seul sur lexploitation. Heureusement le week-end des gardians,
des « amateurs », viennent lui donner un coup de
main, bénévolement, ou participent aux abrivados.
Une trentaine de cavaliers, hommes et femmes, toujours les mêmes,
véritables aficionados de la manade Thibaud.
En hiver, les fêtes taurines terminées, le jeune
éleveur a encore de quoi soccuper, il en profite
pour faire les travaux dentretien de la manade : réparation,
peinture des enclos et des bâtiments. Il faut aussi distribuer
du foin et des céréales aux taureaux car lherbe
vient à manquer. « Cette année, jai
dû commencer à les nourrir plus tôt à
cause des fortes pluies doctobre. »
Toutes ces céréales proviennent de lexploitation,
cest obligatoire pour avoir une viande AOC. Mais cultiver
ces terres très salées qui sont au niveau de la
mer, pose problème. Olivier sest donc entendu avec
un riziculteur auquel il cède ses terres deux ou trois
ans. Les rizières sont alors irriguées en eau douce
pendant ces deux ou trois années. Grâce à
ce délavage, la salinité du sol baisse, le jeune
éleveur peut à nouveau faire des céréales.
Une chance pour lui et tous ceux qui cultivent des céréales
dans la région, car sans la riziculture, ils ne pourraient
rien produire : à la moindre sécheresse, en effet,
la saumure qui remonte à la surface menacerait de griller
tout ce qui pousse.
Un autre accord passé avec le riziculteur lui permet
de faire brouter ses taureaux à partir de novembre sur
les « bourrelets » des rizières. Tout le monde
y trouve son compte : le riziculteur nest pas obligé
de désherber et Olivier peut nourrir ses animaux à
peu de frais. Un seul inconvénient : pendant cette période,
Olivier doit être là en permanence pour surveiller
les taureaux.
« Le jour où jai récupéré
cette manade, cétait plutôt un cadeau empoisonné
», affirme Olivier. Pourtant quand il parle de son
métier, il le fait avec passion. Et lon devine,
malgré toutes ses difficultés, que pour rien au
monde il ne voudrait quitter ses beaux marais de Saliers.
ANNIE DENNEQUIN |